Mirabeau a vu cela encore, il est vrai, et de toute sa correspondance secrète avec la cour ressort presque uniquement cette idée: «créer dans la nation une opinion puissante et très précise, à la fois royaliste et libérale, qui ne permette ni à l'Assemblée de dévorer le roi, ni au roi d'annihiler l'Assemblée.» Voilà la troisième force sociale que Mirabeau avait rêvée pour compléter l'équilibre. Mais une force d'opinion est trop mobile, ployable, changeante et comme fugitive, pour être ou un rempart ou un soutien, et au prix d'énormes efforts, on n'eût pas changé sensiblement la situation. C'étaient des corps constitués qu'il fallait avoir, chacun avec son autonomie relative et sa part de force, pour qu'il y eût dans la France politique de véritables points de résistance ou d'action.—Par exemple, la vraie séparation des pouvoirs eût existé, et, comme conséquence dans les faits, jamais le roi n'aurait pu être ni emprisonné ni mis à mort, si une constitution judiciaire vigoureuse eût été établie, et si c'eût été une loi constitutionnelle que jamais le roi ne pût être jugé que par des juges.—Par exemple encore, étant donné qu'il existait un clergé et une noblesse constitués à l'état de corps sociaux encore très puissants, qu'on appauvrisse l'un, et qu'on démunisse l'autre de privilèges abusifs pour le bien de l'Etat, cela est légitime; mais qu'on noie l'une dans la masse des citoyens et l'autre dans la foule des fonctionnaires, cela n'est point très politique. Au simple point de vue de l'équilibre, et sans aller plus loin, et simplement pour qu'il n'y eût pas quelqu'un de trop fort, il était habile de constituer, ou plutôt de maintenir, noblesse et clergé en corps de l'Etat dans une chambre haute, qui pût limiter ou enrayer la chambre populaire.
Ces idées sont naturelles, et à un élève de Montesquieu, très familières. Pourquoi Mirabeau ne les a-t-il point dans l'esprit? Pourquoi oublie-t-il ces «corps intermédiaires», comme dit Montesquieu, qui sont la sauvegarde de la sécurité et de la liberté d'un peuple, parce qu'ils empêchent qui que ce soit d'être trop grand? Il craint que l'Assemblée unique ne soit trop forte: pourquoi la laisse-t-il unique? Il craint «l'immaturité et la précipitation»: pourquoi ne songe-t-il pas aux freins? Il songe à des limites: pourquoi est-ce aux forces elles-mêmes qu'il s'agit de limiter qu'il demande de se les imposer? Pourquoi est-ce au roi qu'il dit: «restreignez vous», et à l'Assemblée qu'il dit: «limitez-vous»; et quel succès espère-t-il?
Pourquoi? Il faut bien le savoir, et bien s'expliquer, dirai-je le point faible, du moins le point très susceptible et très sensible de Mirabeau. Mirabeau a horreur du despotisme; mais il a surtout horreur de l'aristocratie, et tout ce qui ressemble à l'aristocratie lui fait peur. Il a lu Rousseau, et surtout il a été à Vincennes sur lettre de cachet obtenue par son père, et, encore, il a été exclu de l'assemblée de la noblesse de Provence par les hommes de sa caste; et il est l'ennemi irréconciliable de toute aristocratie, de toute oligarchie, comme il aime à dire. Très fier personnellement de ses quatre cents ans de noblesse prouvée, et ne détestant pas dire: «L'amiral de Coligny, qui par parenthèse était mon cousin...», il a une défiance excessive à l'endroit de tout gouvernement si peu que ce soit aristocratique. Il ne peut aimer ni les Parlements, ni le clergé indépendant, ni les Chambres hautes; tout cela a une odeur très suspecte d'aristocratie.—Remarquez bien que s'il craint tant l'Assemblée unique souveraine, c'est comme libéral, soit, mais c'est aussi comme antiaristocrate, et c'est plus encore comme antiaristocrate que comme libéral. Revenons sur ses paroles: «... La nation doit être jalouse de modérer, d'assujettir à des formes sévères le Corps législatif, et de prémunir sa propre liberté contre les atteintes et la dégénération d'un tel pouvoir: car, il ne faut pas l'oublier, l'Assemblée nationale n'est pas la nation, et toute assemblée particulière porte avec elle des germes d'aristocratie»[103].—L'Assemblée gouvernant c'est pour lui, et non sans raison, un Sénat de Venise ou de Rome, et voilà pourquoi il veut qu'à côté d'elle et au-dessus, le roi gouverne aussi, ou plutôt qu'elle légifère, et qu'il gouverne.
Note 103:[ (retour) ] Trois mois auparavant il disait déjà: «Rien de plus terrible que l'aristocratie souveraine de six cents personnes qui demain pourraient se rendre inamovibles, après-demain héréditaires, et finiraient, comme toutes les aristocraties, par tout envahir.»
«Au fond, dit Proudhon quelque part, et précisément à propos de Mirabeau, «le roi règne et ne gouverne pas» est une formule aristocratique.» Voilà la clef de la politique de Mirabeau. Il ne veut pas précisément un roi gouvernant, ce serait trop dire, il veut un roi conservateur, un roi qui soit un frein et un modérateur, un roi Veto. Il voit en lui comme un représentant permanent et continu des intérêts généraux de la nation, et qui doit avoir la force de les faire respecter. Il l'imagine (et relisez le discours sur le Veto, qui est toute une constitution), vous verrez si ce n'est pas exact, comme un tribun du peuple, héréditaire et perpétuel. Le fond de la pensée politique de Mirabeau c'est une «Démocratie royale», comme il n'a pas dit, je crois, mais comme on a beaucoup dit de son temps. Un peuple libre, une assemblée qui le représente pour faire la loi, un roi qui le représente pour empêcher qu'il soit asservi par cette assemblée, et ce roi très solidement muni d'armes, du moins défensives, contre cette assemblée, et cette assemblée assez fortement tenue en défiance, comme toujours suspecte de vouloir ou de pouvoir constituer un gouvernement aristocratique, et très sévèrement contenue dans son rôle de corps législatif: voilà son système.
Et voilà pourquoi, d'un côté il a un vif penchant pour le monarque, de l'autre des faiblesses qui au premier regard semblent singulières pour le peuple. Il a eu des mots aussi malheureux que celui de Barnave, et à propos de l'assassinat de Berthier et de Foulon, et à propos du pillage de l'hôtel de Castries. Soin de sa popularité et application à rester toujours, aux yeux de la multitude, le «Marius» des élections provençales, je ne l'ignore pas; mais véritable aussi et sincère sympathie, intellectuelle au moins, pour le peuple, application d'une théorie d'ensemble qui est bien la sienne, et où le peuple a une très grande place. Ainsi ce n'est pas seulement par libéralisme qu'il est défiant à l'égard du corps législatif, c'est par antiaristocratisme, mais son antiaristocratisme l'empêche de donner au corps législatif les freins et d'apporter au pouvoir législatif les tempéraments qui seraient nécessaires et seuls efficaces. Il est resté dans cette antinomie, qu'il n'a pas essayé de résoudre, que peut-être il n'a pas vue tout entière. Je suis certain qu'il l'a soupçonnée, et qu'un moment au moins il a dû se dire que le libéralisme est essentiellement aristocratique, sous peine de n'être qu'un bon sentiment, mais qu'il a reculé devant les conséquences d'une pareille idée, essentiellement désagréable à son tempérament, à ses penchants et à ses rancunes.—Et il a essayé de ce système, séduisant du reste, et qui même peut quelque temps réussir, mais extrêmement instable et trébuchant, d'un roi en face d'une Convention, avec la popularité de l'un, ou de l'autre, pour servir de contrepoids.
Tel qu'il était, remarquez que ce système était beaucoup plus réfléchi et beaucoup plus savant que ceux du coté gauche et du côté droit de l'Assemblée, côté droit ne rêvant que le maintien du pur pouvoir personnel, coté gauche ne voulant que la souveraineté pure et simple de l'Assemblée, tous les deux foncièrement et également despotistes. Mirabeau ne trouvait peut-être pas le frein à imposer à l'Assemblée, mais du moins lui disait-il de se refréner; du moins lui a-t-il sans cesse recommandé une constitution où le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif fussent très fermement, très nettement, très judicieusement séparés.—Remarquez encore, pour achever de le juger avec équité, que ce qu'il faisait là était tout ce qu'il pouvait faire. Déjà suspect à l'Assemblée et souvent considéré par elle comme trop royaliste, il ne pouvait, sans perdre toute influence, se montrer «parlementaire» et «aristocrate». Le dogme de l'époque était déjà l'égalité. Le respect, et même l'amour du roi restait encore; en profiter de manière à maintenir au roi une autorité suffisante pour que tous les pouvoirs ne fussent pas ramassés dans les mêmes mains était, peut-être, tout ce que l'on pouvait tenter.
Somme toute, Mirabeau est un grand homme d'Etat, puisqu'il savait admirablement prévoir, et c'est un grand libéral, un homme qui a bien entendu les conditions essentielles de la liberté, et qui a fait à peu près ce qu'il a pu pour l'établir. Il a la vue longue, assurée et distincte; il a vu à l'avance la Convention et l'Empire, ce qui est beau, et n'a pas cessé de les voir et de diriger sa pensée politique selon les avertissements que ce double pressentiment lui donnait, ce qui est beaucoup plus beau encore. C'est éminemment un esprit historique, un de ces esprits en qui l'histoire passée, l'histoire actuelle, et un peu, par suite, l'histoire à venir vivent fortement, se dessinent vigoureusement en leurs grandes lignes, et s'imposent constamment au travail intellectuel.
Cela revient à dire que c'est un esprit politique comme il y en a très rarement parmi les hommes. A le lire on se sent en commerce avec une haute raison et une spacieuse et facile intelligence.
Une certaine impression, que je suis un peu embarrassé à définir, ne laisse pas d'être fâcheuse. Il y a une certaine sécheresse d'âme dans tout cela. Sous la magnifique ampleur et le beau développement de la forme, on sent de purs raisonnements, très froids, une sorte de mécanique intellectuelle, roide et subtile, et toujours glacée. Jamais, presque, on ne sent le coeur de l'écrivain ou de l'orateur échauffé par un grand sentiment dont l'émotion contagieuse se communique à nous. Ni son royalisme n'est du dévouement, ni son démocratisme n'est amour, sympathie ou pitié. L'émotion patriotique elle-même est rare et faible. Certes ce grand tribun n'a rien d'un apôtre. Otez l'éclat oratoire, et cette chaleur, intellectuelle pour ainsi dire, que Buffon a très bien définie et qui vient du plaisir que donne le travail facile et abondant de la pensée, vous êtes en face d'un Sieyès, plus souple, il est vrai, plus ingénieux et plus savant. Mirabeau, quand il n'est pas amoureux, est un pur esprit. Si peu aristocrate par son système, il l'est bien, quoi qu'il en ait et dans le sens défavorable du mot, par une certaine froideur hautaine, un manque d'expansion, un manque de cordialité. Il n'est élève de Rousseau que pour le style. Pour le reste il est bien du XVIIIe siècle d'en deçà de Rousseau, du siècle purement intellectuel et presque exclusivement cérébral. Au fond ce n'était ni un grand patriote, ni un de ces grands hommes de parti ou de secte qui mettent de la religion dans leurs idées; c'était un grand ambitieux très intelligent.—Haute raison, du reste, grand bon sens, grand savoir et forte logique, ce qui suffît à faire un des plus grands hommes politiques que l'histoire ait montrés.