III
L'ORATEUR
Il est inutile de répéter que Mirabeau est un très grand orateur. Il l'était de nature et comme de tempérament. Sa phrase, même familière et confidentielle, est ample, équilibrée et nombreuse. Il a le style périodique en écrivant au lieutenant de police ou à Sophie; il l'a en traitant la question des eaux, comme en écrivant à Frédéric-Guillaume ou aux Bataves. Il y a même un ton et une allure plus déclamatoires dans ce qu'il a écrit que dans ce qu'il a dit à la tribune. Nisard remarque qu'il «est écrivain comme on est orateur», et que l'écrivain chez lui «est l'orateur empêché, comprimé, qui se soulage» par les écritures. Cela est juste à la condition qu'on ajoute qu'il est orateur plus encore, orateur plus abondant, plus périodique, plus largement épandu quand il écrit que quand il parle, et dans le Courrier de Provence, par exemple, que dans le discours sur la sanction royale; et c'est plutôt l'écrivain orateur plus contenu, plus serré et plus pressé qu'il apporte à la tribune, que ce n'est l'orateur empêché et comprimé qui s'essaie dans ses écrits.—Il a appris à écrire dans Diderot et dans Rousseau, ou plutôt, familier et assidu lecteur des écrivains à tempérament oratoire, il n'a pas appris à écrire, mais il a parlé, avec l'abondance de Diderot, et sans le souci du style de Rousseau, une multitude de pamphlets, de factums, de traités et de lettres; puis abordant la tribune, il a parlé, mais avec plus de retenue et de circonspection, des discours, amples encore, mais sévèrement ordonnés, surveillés, et marchant plus ferme et plus vite au but.
Son défaut, comme il est celui de presque tous les orateurs, est le manque de variété. Le ton est presque toujours le même, la phrase, presque toujours, se déroule du même mouvement majestueux et imposant. Il a un peu de cette «éloquence continue» dont parle Pascal. Ici encore ses discours valent mieux que ses écrits, parce que quand il parlait, il était interrompu, et chez lui la réplique, presque toujours heureuse, et toujours puissante, est comme une brusque saillie qui relève le discours, ou comme un cri vigoureux qui change et hausse le ton.—Ses débuts sont lents, embarrassés et déclamatoires, et, chose à remarquer, il en est de même sur ce point dans ses lettres et dans ses discours. Ses lettres commencent presque toutes par une série d'exclamations assez froides dans le goût de la Nouvelle Héloïse, et, à la première page, sonnent le creux. La véritable chaleur arrive ensuite. Ses discours, souvent du moins, commencent par un exorde un peu pompeux, qui semble trop préparé et trop écrit; la vigueur d'argumentation, la dialectique serrée et puissante, et une sorte de plain pied avec l'auditeur, ou de contact sensible avec l'homme à convaincre ou à réduire, paraissent plus tard; et alors plus de déclamation, plus de pompe, plus d'appareil, et quelque chose de vraiment vivant dans la souplesse robuste des raisonnements, qui sans hâte, mais sans arrêt, ni langueur, enlacent, serrent, pèsent, redoublent, et font tout ployer.—Il est à peine besoin de noter les incorrections, les néologismes un peu bizarres quelquefois, et qui étaient inutiles, mais que Mirabeau semble aimer. La langue est plus pure, chez tel autre orateur, chez Barnave, par exemple; il n'en est aucun chez qui elle soit plus pleine, plus vigoureuse et plus solide. Et, encore que périodique, remarquez qu'elle a une certaine nudité saine qui rappelle l'éloquence grecque. C'est qu'elle, n'est presque jamais métaphorique. L'abus des images, qui sera si sensible chez les orateurs qui suivront, est inconnu de Mirabeau. L'abus aussi des citations anciennes et des allusions à l'antiquité est un genre de déclamation dont Mirabeau n'use nullement. Tout cela donne aux discours de Mirabeau, et même à quelques-uns de ses écrits, malgré l'abondance des mots, la multiplicité des synonymes, et, en général, une certaine surcharge, le caractère de choses classiques, et une beauté durable sur laquelle le temps n'a eu que peu de prise et a peu fait sentir son effet.
IV
Mirabeau a été malgré ses moeurs, malgré ses fautes, malgré le scandale et la sottise de ses négociations financières, qu'il ne faut pas chercher à atténuer, un grand homme d'État, un grand philosophe politique, et presque un grand citoyen. On ne peut s'empêcher de songer, quoiqu'il ait été bien servi par l'opportunité pour lui de la révolution, et par l'opportunité de sa mort, qu'il aurait pu jouer un plus grand rôle encore, et plus utile, en un autre temps Notez bien qu'au sien, il a eu un éclat incomparable, mais n'a servi à rien. Il a régné plus que gouverné dans l'Assemblée nationale; et après lui, il n'est pas une parcelle de son système politique qui ait été sauvée. Faites-le vivre au contraire en 1750 ou en 1816: son oeuvre est plus grande, son sillon est plus profond et plus fécond.—En 1750 il eut été un philosophe politique aussi instruit, aussi pénétrant et plus assuré et décisif que Montesquieu, et il eût balancé sans doute l'influence de Rousseau, étant plus compétent en choses politiques que Rousseau, et aussi grand orateur. Il eût été le grand théoricien politique du XVIIIe siècle.—En 1816 ou en 1830, il aurait été ce qu'il a particulièrement rêvé de devenir, un grand ministre, le ministre d'État d'une monarchie constitutionnelle et parlementaire, puissant à la cour par son ascendant personnel, puissant à l'Assemblée par sa parole, et populaire, ou tout au moins, soulevé, de temps à autre, par de grandes et subites marées de popularité, parce qu'il est du tempérament des Mirabeau d'être alternativement adorés et exécrés de la foule.—Cette destinée, qu'il a cru saisir, lui a manqué, et je ne dis point parce qu'il est mort prématurément, car il allait sombrer comme homme politique au moment où il a succombé à la maladie, mais parce que la révolution ne pouvait ni être contenue par qui que ce fût, ni supporter un grand esprit pondéré et un politique de grandes vues.—Personne, malgré les apparences, n'a plus manqué son moment que Mirabeau. Il méritait de gouverner la France, et la France presque jusqu'à sa fin n'a pas su précisément si elle devait le prendre tout à fait au sérieux; il méritait de parler à l'Europe au nom de la France, et l'Europe ne l'a vu que comme diplomate secret de quatrième ordre et d'air interlope à Berlin, et comme écrivain à la journée ou à la lâche chez les libraires de Hollande. Un roi absolu l'aurait très probablement découvert, choisi et gardé, comme un Colbert ou un Louvois, ou accepté, subi et gardé, comme un Richelieu; sous un roi constitutionnel, il serait certainement parvenu très vite au premier rang par les élections et les assemblées. Il est arrivé juste au moment où il ne pouvait jouer qu'un rôle horriblement difficile, et mal compris et suspect, quoique éclatant, et où il ne lui aurait servi à rien de vivre davantage.— La gloire littéraire n'est pas une compensation suffisante pour de tels hommes; elle peut leur être une consolation. Cette consolation, Mirabeau mourant a pu pleinement en goûter la saveur flatteuse, décevante encore pour un ambitieux de sa taille, et un peu amère.
ANDRÉ CHÉNIER
I
L'HELLÈNE
Aux premiers abords, et à un premier point de vue (qui peut-être est le vrai, et où nous finirons peut-être par nous arrêter), André Chénier apparaît dans le XVIIIe siècle comme un isolé. Il constitue comme un cas extraordinaire, et qui étonne. C'est un poète dans un siècle de prose, un «ancien» dans un siècle où les anciens ont cessé d'inspirer la littérature, un «grec» dans un temps où l'on est aussi éloigné que possible de ces sources antiques de l'art européen.