Est-ce un précurseur? Est-ce un retardataire? A coup sûr c'est un fourvoyé dans son siècle. On dirait un homme de la Pléiade né en retard. Autour de lui on goûte les anciens, sans doute, mais avec ce sentiment du progrès et cette certitude de supériorité qui fait de l'approbation une manière d'acquiescement et de la complaisance une forme de mépris intelligent. On les goûte en les corrigeant, et en montrant par l'exemple des modernes de quels chefs-d'oeuvre ils étaient les premières ébauches, et quels merveilleux artistes ils devaient devenir dans les derniers de leurs disciples.
Chénier les goûte naïvement et cordialement, par un retour à eux, nom par un retour sur lui-même. Il est possédé de leur charme avec cette passion dont étaient pleins les hommes du XVIe siècle à la première découverte du monde ancien. Son goût, très vif, trop peu remarqué, pour les écrivains du XVIe siècle français, complète cette analogie. On voit bien qu'il se sent de leur famille. Il aime Rabelais. Il aime Montaigne. A la vérité il n'aime pas Ronsard, parce que son goût est plus pur que celui de Ronsard. Comme il goûte l'antiquité sans effort, la trace de l'effort, de la violence dans l'admiration, dans la prise de possession et dans le rapt de l'antiquité, qui est le propre de Ronsard, lui déplaît, sans doute, et l'effarouche. Mais s'il eût connu Joachim du Bellay, à coup sûr il l'eût, aimé, et certes il lui ressemble par beaucoup de traits. Revenir à l'inspiration antique sans avoir rien du mauvais goût de la Pléiade, c'était recommencer Malherbe avec moins de sécheresse, de rigueur, de pédantisme, et d'instincts belliqueux et proscripteurs; et en effet il étudie Malherbe, l'annote et le commente. presque avec amour, avec respect, avec gratitude, et avec discernement. Un homme de la Pléiade averti, discret, judicieux, d'humeur aimable, et homme du monde plus qu'homme du collège, voilà André Chénier.
Ajoutez un homme de la Pléiade qui serait plus grec que latin. Une des erreurs de notre seizième siècle, qui savait du reste aussi bien la Grèce que Rome, a été d'imiter les Romains plus que les Grecs, et, nonobstant la Défense et illustration, de piller plutôt le Capitole que le Temple de Delphes. Chénier est grec plus profondément, plus intimement. S'il est latin, et beaucoup trop, dans ses Elégies, il n'est que grec dans ses Idylles, dans ses fragments épiques, qui sont ses vrais titres de gloire. Homère, Théocrite, Callimaque Bion, et l'Anthologie, voilà ses vrais maîtres, sans cesse relus, sans cesse médités, transformés en substance de son esprit. «Il est du pays», comme disait Voltaire de Dacier, et il a vécu au bord de la mer où a roulé Myrto.
Quelque chose lui en échappe, et précisément comme aux hommes de la Pléiade, le haut sentiment philosophique et religieux, le sens du mystère, qu'à leur manière ont eu les Grecs, comme tous les hommes qui ont été capables de méditation, et que les Grecs ont connu beaucoup plus, même, que les Latins. On ne trouvera pas dans Chénier un écho de Platon, qu'on peut trouver, avec un peu de complaisance, dans Joachim du Bellay, qu'on trouvera, du premier coup et sans chercher, dans Lamartine. C'est bien pour cela, remarquez-le, que Chénier s'inspire peu des tragiques athéniens, dépositaires et interprètes, si souvent, du sentiment religieux grec, et qui ont, si souvent, médité sur le secret obscur et effrayant de la destinée humaine. C'est la Grèce pittoresque, la Grèce des beaux rivages, des belles collines, des groupes gracieux autour d'une source, des théories harmonieuses le long de la mer retentissante, des choeurs dansants sur la montagne blanche, dans le ciel bleu, qui ravit son esprit, léger comme l'air léger des Cyclades.
Son horreur pour les poètes du Nord vient de là. Il déteste ces artistes «tristes comme leur ciel toujours ceint de nuages, sombres et pesants comme leur air nébuleux», et «enflés comme la mer de leurs rivages». Fuyons de toutes nos forces «la pesante ivresse
De ce faux et bruyant Permesse
Que du Nord nébuleux boivent les durs chanteurs;»
et ne respirons que les senteurs fines et délicates, l'odeur de bruyère et de thym qui vient, dans un murmure de flûte, des pentes de l'Hymette ou des ravins de Sicile.
Et, en effet, il a l'air, le goût et le parfum de la Grèce. Plus que tout autre poète français, il atteint, quelquefois, la largeur et la simplicité homérique, comme dans l'Aveugle, et (un peu moins) dans le Mendiant; et aussi la grâce plus molle et plus parée, bien séduisante encore, des alexandrins, comme dans la Jeune Tarentine; et surtout, ce qui plus que toute chose a été le propre des Grecs, et des Latins qui ont su les imiter, la ligne nette, souple et sobre, admirablement pure, déliée et élégante du bas-relief. Il parle de quadro, souvent, en songeant à ce qu'il fait, ou veut faire, de petits tableaux restreints, délicats, bien composés et fins. C'est plutôt de frises qu'il devrait parler, de groupes légers, sans profondeur, sans vigoureux relief, sans musculatures fortement accusées, sans expression de passions vives et puissantes, mais d'un dessin net, d'une précision élégante, d'un mouvement aisé et noble, s'enlevant légèrement et glissant avec grâce sur la blancheur et la finesse polie d'un marbre pur.
C'est proprement là son domaine, son originalité, son don secret, sa façon de voir les choses qui n'est à aucun degré celle des autres, le sentiment de beauté qu'il apporte avec lui, que ses prédécesseurs du XVIe siècle n'ont eu qu'à moitié et par accident, et qu'il transmettra à d'autres.