Souffle sur ton amour, ami, si tu me croi,
Ainsi que pour m'éteindre elle a soufflé sur moi.
La chute en est jolie, et peut-être admirable; mais à coup sûr elle n'est pas amoureuse.
Toutes les élégies ne sont pas, certes, écrites continûment de cette sorte. Mais l'impression générale en est au moins tiède. C'est un ambigu assez curieux, assez adroit aussi, mais quelquefois assez étrange, de l'ardeur sensuelle des Latins, ardeur qui s'excite et s'entraîne avec de très grands efforts, et des grâces un peu mignardes du XVIIIe siècle, mélange bizarre, quoique assez habilement dissimulé, de Lesbie et de Pompadour.—Voilà pourquoi, sans que je veuille entrer ici dans l'histoire très obscure des amours d'André Chénier, il est si difficile de savoir à qui s'adressent ces adorations composites et pour qui fut bâti ce temple de Cythère d'architecture hybride. Est-ce à des courtisanes ou à de grandes dames que parle, ou que songe Chénier? On ne sait trop, et dans la même pièce le ton de l'homme de cour, et le ton du Catulle ou du Properce s'entremêlent ou s'entre-croisent. Une dame pourrait dire: «Pardon, Monsieur, en ce moment est-ce l'homme du monde qui parle, ou si c'est le poète latin?» Et jamais, sauf peut-être une strophe à Fanny, ce n'est «le coeur vraiment épris» et passionné.
Pour se rendre compte de tout ce qu'il y a là d'agréablement factice, mais de factice, il faut, après une lecture de ces Elégies franco-romaines, lire notre grand élégiaque Musset, ou Henri Heine; et je ne dis point Lamartine, parce que je ne veux comparer Chénier élégiaque qu'à ceux qui, sensuels comme lui, ont bien comme lui écrit l'élégie sensuelle, sans la rehausser par un grand sentiment ou un grand rêve, mais en tirant du trouble des sens toute la vraie poésie, anxieuse, douloureuse, tragiquement frémissante, qu'il peut contenir, et qu'il contient en effet chez ceux qui l'éprouvent.
Et je ne cherche pas à éviter la Jeune Captive. Je reconnais qu'elle est charmante. Un procédé très heureux, que Chénier a employé plusieurs fois[104], est ici d'un effet excellent: faire parler le héros principal du poème avant de l'avoir présenté ou annoncé au lecteur. Ailleurs ce n'est qu'un procédé, ici il y a un grand air de vérité, et la scène se fait toute seule en l'esprit du lecteur. Nous sommes dans une prison; d'un coin sombre une voix s'élève, murmurante, qui peu à peu se fait plus distincte; un prisonnier écoute, se rapproche, entend, finit par voir la prisonnière, et pleure avec elle.
Note 104:[ (retour) ] Jeune malade.—Jeune Locrienne.
Et des traits exquis que je n'ai pas, parce qu'ils sont dans toutes les mémoires, la sotte pudeur de ne pas répéter: «Je ne veux point mourir encore!—Je plie et relève ma tête.—L'Illusion féconde habite dans mon sein.—J'ai les ailes de l'espérance.—Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux»; et merveilleusement opposés l'un à l'autre en demi-chute et en chute de strophe: «Je veux achever mon année... Je veux achever ma journée.»
Mais la Jeune Captive n'est cependant pas dénuée de toute rhétorique, cette série d'images trop voisines les unes des autres (l'épi, le pampre, le printemps, la moisson, la rose à peine ouverte) est un développement, et un développement qui allait devenir un peu languissant au moment qu'il s'arrête. Il s'arrête; mais on a eu le temps d'être inquiet. Chénier avait déjà composé ainsi dans sa pièce À mademoiselle de Coigny: «Blanche et douce colombe...»—«Blanche et douce brebis...» Rien de plus dangereux que cette méthode, parce que rien n'est plus facile. Le lecteur tourne la page, dans la crainte, ou le malicieux désir, de voir s'il ne viendra pas un: «Blanche et douce gazelle...» Le trait final lui-même de la Jeune Captive sinon la dépare, du moins ne va pas sans l'affaiblir. Il n'est pas assez grave; on y voit comme se dessiner vaguement une révérence trop correcte et un sourire trop accompli.
Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours