Parfois enfin, mais plus rarement encore, cette puissance un peu diffuse d'ironie se ramasse en un trait vif et acéré et qui part en sifflant. Je dis que cela est tout à fait rare. En général, Chénier n'a pas le trait, et du reste, ne le cherche pas. Cependant on n'est pas aussi bien doué que Chénier, et tout fulminant d'honnête colère, et contemporain de Chamfort, sans trouver quelquefois une épigramme souple, brillante et aiguë. En voici: «Il est incontestable que, tout pouvoir émanant du peuple, celui de pendre en émane aussi; mais il est bien affreux que ce soit le seul qu'il ne veuille pas exercer par représentant»—«Je reconnais là cet honneur de corps, l'éternel apanage de ceux qui trouvent trop difficile d'avoir un honneur qui soit à eux.»—Mais Chénier a trop peu de ces vives saillies pour un journaliste. Il est convaincu, vigoureux, élevé, éloquent, écrivain pur, le tout avec un peu de monotonie. On lira toujours ses oeuvres en prose, parce qu'il a laissé de beaux vers.

V

L'ÉCRIVAIN

À s'en tenir simplement aux questions de style, Chénier, si peu inventeur en tout autre chose, est un véritable créateur. Nous ne dirons plus un mot, bien entendu, ni des «poésies officielles» ni même des Elégies, où il est très rare, quoique cela arrive, de trouver une expression neuve, originale et jaillie de source. Mais il faut étudier, et de très près, le style des Idylles et des fragments épiques. Il est d'une nouveauté et d'une fraîcheur souvent merveilleuses. Il est la création naturelle d'un homme qui a gardé dans l'oreille et comme mêlée à ses sens la modulation de ces langues anciennes qui étaient des musiques. Le principal mérite de cette langue de Chénier, auquel on pourrait ramener toutes les autres, c'est en effet la qualité du son. La langue française s'assourdissait depuis Racine. Ternie par les abstractions et les formules, elle était surtout éteinte par les mots lourds, sourds et secs. «L'heureux choix de mots harmonieux», et, plutôt encore, la disposition harmonieuse des mots mélodieux était chose oubliée et désapprise. La langue de Rousseau, remarquez-le, est beaucoup plus nombreuse, et rythmée, que mélodieuse à proprement parler. Elle ne laisse pas d'avoir, relativement, quelque chose de compact encore et de trop solide. Les sonorités légères et cristallines de La Fontaine, l'air circulant au travers des alexandrins, la note détachée, la phrase musicale, trop courte encore, mais ayant son dessin très net et très sensible à l'oreille, voilà ce qu'en remontant jusqu'au XVIIe siècle, je cherche avant Chénier sans le pouvoir trouver.

Les vers sont faits pour être retenus, et pour nous accompagner en chantant dans notre tête, quand nous allons nous promener. Les vers latins, les vers grecs ont presque tous cette vertu; les vers français ne l'ont pas toujours. Il n'y a que Ronsard, du Bellay, Malherbe, Racine, La Fontaine, puis Chénier, puis Lamartine, Hugo, Vigny et Musset qui aient eu le don d'en écrire beaucoup de tels. Les vers «amis de la mémoire», comme a dit excellemment Sainte-Beuve, sont seuls, à proprement parler, des vers, parce que, s'ils sont amis de la mémoire, c'est qu'ils sont amis de l'oreille.

Chénier avait cette faculté poétique, qui n'est pas toute la poésie, et tant s'en faut, mais qui en est une partie essentielle, à un degré tout à fait supérieur et extraordinaire. Grâce à elle, il réussissait surtout au morceau descriptif et au fragment épique. Ce sont ses deux talents indiscutables. Je ne rappelle pas le début de l'Aveugle, ni la Jeune Tarentine, à tous les égards le chef-d'oeuvre d'André Chénier. Mais dites-vous à haute vois ces quatre vers:

Mais l'onde encor soupire et sait le rappeler;

Sur l'immobile arène il l'admire couler,

Se courbe, et s'appuyant à la rive penchante,

Dans le cristal sonnant plonge l'urne pesante.