Il trouva aussi, car il peut passer pour en être presque l'inventeur, un rythme agile, nerveux et bondissant qui est d'un merveilleux effet dans l'invective et qu'il a manié tout à fait en maître. C'est ce qu'il appelle l'Iambe. Ceci est véritablement une petite conquête. «L'Iambe» consiste dans l'entrelacement régulier et continu de l'alexandrin à rime féminine et de l'octosyllabe à rime masculine. Cela existait dans la versification française, mais en strophes. Deux alexandrins et deux octosyllabes, rimes croisées, formaient une strophe; puis, après un fort repos, une autre strophe semblable commençait. De ce système rythmique Chénier avait même sous les yeux un exemple tout récent, la dernière ode de Gilbert. Ce qu'il a imaginé, c'est de supprimer le repos. Dès lors on a un rythme continu, très rapide, très impétueux, d'une marche ardente en avant, un des plus beaux de notre versification. Ce sont les distiques élégiaques latins, plus courts, partant plus rapides par eux-mêmes, et, en outre, avec une plus grande différence entre le vers long et le vers court, ce qui double la force du jet et la saillie de l'élan.—Et comme le rythme est continu, le poète peut y faire sa strophe à son gré, tantôt partir de l'octosyllabe, tantôt de l'alexandrin, tantôt s'arrêter en chute de période sur l'alexandrin et tantôt sur l'octosyllabe, varier ses effets à l'infini dans un dessin rythmique arrêté pourtant et très net qui est une certitude pour l'oreille.
Chénier avait comme tourné autour de ce rythme dont il avait l'instinct secret et la confuse impatience. Dans «À Byzance» on surprendra les tâtonnements de l'Iambe. C'est d'abord la stance de trois alexandrins tombant sur un octosyllabe; puis une strophe qui mêle alexandrins et octosyllabes en partant d'un octosyllabe et en s'arrêtant sur un octosyllabe aussi; puis une strophe partant d'un octosyllabe et s'arrêtant sur un alexandrin; puis une strophe entre-croisant les uns et les autres, mais ayant un alexandrin au début et à la chute (et remarquez que dans tout cela le décasyllabe, dont l'union soit à l'octosyllabe soit à l'alexandrin est antimusicale, a disparu); et c'est enfin l'ïambe pur: «Sa langue est un fer chaud...»; et il le nomme: «Archiloque aux fureurs du belliqueux ïambe...»; et il le manie déjà avec beaucoup d'aisance, de sûreté et de vigueur.—Dans les Suisses de Châteauvieux, et surtout dans les Vers écrits à Saint-Lazare, il en fera un admirable instrument de passion et d'éloquence.
VII
On voit quel homme supérieur était Chénier et quel grand homme il allait devenir. Il faut se le figurer comme un excellent poète imitateur qui allait se dégager et devenir original lorsqu'il a été frappé; et qui avait pleinement acquis, juste à ce moment, une perfection de forme capable de soutenir tous les sujets et d'être à la hauteur d'une forte inspiration personnelle. —Tel que nous l'avons, il est quelque chose comme notre Tibulle, un Tibulle qui aurait quelquefois la voix d'un Juvénal, et beaucoup plus souvent l'art laborieux, et les trop bonnes études, et la mémoire indiscrète d'un Properce.
Il était peu connu comme poète à l'époque où il a vécu. Il était discret, montrait peu ses vers et les publiait encore moins. Le Jeu de Paume et les Suisses, c'est tout ce qu'il a fait imprimer en fait de poésie de son vivant. Il ne faut pas tout à fait croire cependant que Chénier ait éclaté tout à coup en 1819, lors de l'édition de Latouche, et fût absolument ignoré auparavant. La Jeune Captive avait paru six mois après sa mort dans la Décade, et la Jeune Tarentine dans le Mercure de 1811. Chateaubriand cite plusieurs fragments des Idylles dans une note du Génie du Christianisme; et Millovoye publia plusieurs fragments du poème L'Aveugle dans les notes de ses élégies.
Chénier était donc connu des lettrés de 1794 à 1819. Mais il était inconnu du public. Latouche en publia une édition incomplète (les nôtres le sont encore) et très fautive, qui tomba en pleine révolution romantique et fit grand bruit dans une société toute préoccupée de poésie. Il y eut un phénomène littéraire assez curieux. Les révolutions littéraires ressemblent tellement aux autres, et leurs auteurs savent si peu ce qu'ils font, que les romantiques prirent Chénier pour un des leurs, pour un précurseur et un allié. C'était le moment où, par horreur de Racine et Boileau, les Romantiques chantaient la gloire de Ronsard, sans se douter que Ronsard est le plus classique des classiques, et le père de tout le «classicisme» français. L'erreur fut la même à l'égard de Chénier, étoile nouvelle de la vieille Pléiade. De plus, Chénier avait certaines hardiesses de métrique qui séduisaient les novateurs. Il n'en fallut pas plus pour déclarer Chénier romantique et même pour soupçonner Latouche d'avoir imaginé les poésies qu'il publiait à l'effet de soutenir la nouvelle école. Cette singulière confusion s'est prolongée, et l'on représente encore quelquefois Chénier comme un précurseur de la littérature moderne.
C'est une erreur absolue. C'est le dernier des poètes classiques, qui s'est distingué des poètes classiques de son temps en ce qu'il l'était véritablement, et remontait aux sources au lieu de contrefaire des imitations; mais il est classique exclusivement, sans avoir même le soupçon des sentiments, passions et états d'esprit qui seront familiers à Chateaubriand, à Vigny, à Lamartine, et par conséquent à Hugo. Le mot à retenir, c'est celui où Sainte-Beuve avait fini par en venir, après avoir longtemps dit sur Chénier des choses moins justes: «C'est notre plus grand classique en vers depuis Racine».
Il n'a pas été cependant sans influence sur une certaine partie de la littérature du XIXe siècle. Chateaubriand avait montré qu'on pouvait, tout en étant très original, et de son pays, et de sa religion, et de son temps, avoir le profond sentiment de la beauté antique et en tirer d'admirables choses. Par ce côté de son génie, il venait en aide à Chénier en quelque sorte, ne l'excluait point, au moins, et même le recommandait à son siècle. Et en effet, après lui et un peu d'après lui, il y a eu, chez nous, nombre de poètes distingués qui ont cherché leur inspiration dans les légendes antiques et dans les sentiment antiques, quelquefois même plus profondément compris qu'ils ne l'avaient été par Chénier, grâce à une information un peu plus complète. —C'est là toute une école beaucoup moins éclatante que la grande, mais qui marque sa trace à part, et que la postérité en distinguera très nettement. C'est une petite école classique, écrivant quelquefois en vers modernes, mais toute classique en son essence et en son esprit, et qui procède d'André Chénier, et qui le sait bien, car les plus grands admirateurs qu'ait eus Chénier en ce siècle sont dans ce groupe.
Malgré cette école néo-hellénique et les talents distingués qu'on y compte; malgré, encore, le groupe des Parnassiens, petite école un peu indistincte, où se sont rencontrés des romantiques moins la sensibilité, et des néo-antiques moins l'intelligence profonde de l'antiquité, et qui procède un peu d'André Chénier par le soin curieux de la forme rare; malgré Hugo lui-même, qui, avec sa prodigieuse souplesse d'exécution, s'amuse quelquefois à se donner la sensation de l'antique à la manière de Ronsard, et, parce qu'il a plus de goût que Ronsard, rencontre juste André Chénier; malgré un certain nombre, enfin, d'infiltrations de son esprit à travers la pensée de notre siècle, Chénier, en notre temps comme au sien, reste un peu un isolé. Il est un phénomène curieux de déplacement. Classique dans un siècle qui croit l'être et qui n'est que prosaïque; classique et connu seulement à l'époque romantique; admiré par elle et recommandé à notre génération par ceux à qui il ressemblait le moins, et un peu défiguré et dénaturé, au premier regard du moins, par ce patronage; il arrive à nous souvent mal compris, et plus souvent mal classé.—Sans compter qu'on a parfois, en songeant à lui, l'idée de ce qu'il voulait devenir, qui était à peu près le contraire de ce qu'il avait été, et de ce que, dans l'oeuvre qu'il a écrite, il reste.
Le vrai moyen de le goûter tel qu'il est dans ce mince volume, que, dix ans plus tard, il eût peut-être désavoué, c'est de le lire dans une bonne édition, comme celle du diligent Becq de Fouquières, donnant en notes la clef de ses imitations et réminiscences. C'est alors comme notre bibliothèque grecque et latine qui s'anime, qui vit, qui prend une voix, et qui chante autour de nous. Tous les bruits clairs et doux des mers d'Ionie, des vallons de Sicile, des côtes de Baies viennent à nous, sous notre ciel gris, et nous donnent une fête de lumière gaie et d'harmonies légères: