Sur cette pente, il va jusqu'au bout, et quel est l'extrême en cela? Rien autre que la Moralité à allégories du moyen âge. Ne doutez point qu'il n'en ait écrit. Nous voici sur le Chemin de Fortune. Deux gentilshommes se rencontrent non loin du palais de Fortune. Ils voient de petits mausolées, avec des épitaphes: «Ci gît la fidélité d'un ami!»—«Ci gît la parole d'un Normand!» —«Ci gît l'innocence d'une jeune fille!»—«Ci gît le soin que sa mère avait de la garder», ce qui est bien plus finement imaginé encore, car il faut renchérir. —Et les deux gentilshommes avancent. Un seigneur qui s'appelle Scrupule sort d'un petit bois et les arrête; une dame qui se nomme Cupidité les soutient et les encourage, et le drame continue ainsi...
N'est-ce pas curieux ce retour au XVe siècle par-dessus toute la littérature classique, et qu'est-ce à dire, sinon, d'abord que Marivaux a une naturelle contorsion dans l'esprit, et ensuite qu'un esprit s'abandonne à ces singulières démarches parce qu'il n'est pas nourri et soutenu de connaissances solides et de vérité?—Il y a autre chose, certes, dans Marivaux; qu'il y ait cela, c'est un signe, non seulement de mauvais goût, mais d'un certain manque de fond. Le fond, ce sont les idées et les observations morales, et les grands siècles littéraires sont riches, avant tout, de cette double matière. Quand elle fait un peu défaut, il arrive qu'un homme de beaucoup d'esprit, et novateur sur certains points, recule tout à coup, par delà les grandes générations littéraires dont il sort, jusqu'au temps où les hommes de lettres pensaient peu, observaient moins encore, et où la littérature était une frivolité pénible, et une charade très soignée.
II
MARIVAUX ROMANCIER
Faible penseur et médiocre moraliste, qu'était-il donc?—Il avait de très grands dons de romancier et de psychologue. Car il ne faut pas confondre le psychologue et le moraliste. Ils sont très différents. Pascal dirait que le moraliste a l'esprit de finesse et le psychologue l'esprit de géométrie. Le moraliste a la passion de regarder et le don de voir juste. Il se pénètre de réalité de toutes parts. Il voit une multitude de détails, du menus faits, «principes» ténus et innombrables de sa connaissance, et c'est de la lente accumulation de ces multiples impressions du réel que se fait l'étoffe du son esprit. Il peut n'être pas psychologue: ces faits qu'il saisit si bien, et en si grand nombre, et qu'il garde sûrement, il peut ne pas les analyser, n'en pas voir les sources ou les racines, les causes prochaines ou éloignées, l'enchaînement, l'évolution, la secrète économie. Personne n'est plus sûr moraliste que Le Sage, personne n'est moins psychologue.—Le psychologue ne voit, ou peut ne voir que quelques faits moraux, assez sensibles, assez gros même, «principes» peu nombreux et facilement saisissables de son art. Il peut n'être pas plus informé que chacun de nous. Mais, ces principes, il sait en tirer tout ce qu'ils contiennent; ces faits moraux, il sait les creuser, les analyser, voir ce qu'ils supposent, ce qu'ils comportent, et d'où ils doivent venir, et où ils mènent, et pénétrer comme leur constitution, comme leur physiologie.
Le moraliste se prolongeant en un psychologue sera un romancier admirable. Le moraliste qui n'est que moraliste, le psychologue qui n'est que psychologue, pourra être un romancier de grand mérite, mais incomplet. —Tout romancier est l'un et l'autre, mais il tient plus de l'un que de l'autre, selon sa complexion naturelle. Marivaux est surtout psychologue, et il l'est presque exclusivement. Voilà pourquoi ses romans semblent faux dans leur ensemble: il n'a pas assez vu;—et ont des parties éclatantes de vérité: certaines choses qu'il a vues, il les a très profondément pénétrées.
Quant à être attiré vers le roman, et né pour cela, il l'était absolument. Le psychologue a toujours au moins la tentation d'être romancier. Le moraliste l'a souvent aussi, mais beaucoup moins. Réunir beaucoup de documents sur l'espèce humaine, c'est là son plaisir, et le plus souvent il se borne à écrire les Caractères. Coordonner ses documents dans un tableau d'ensemble et faire mouvoir ce tableau sous les yeux du lecteur par la machine simple et légère d'un récit un peu lent, l'idée peut lui en plaire, et il écrira le Gil Blas; mais il faut déjà qu'il ait d'autres dons, et partant d'autres sollicitations que ceux du simple moraliste.
Le psychologue, lui, va droit au roman, de son mouvement naturel, et sans se douter qu'il n'a pas tout ce qu'il faut pour l'achever; d'où, peut-être, vient que Marivaux a toujours commencé les siens et ne les a jamais finis. Il va droit au roman, parce que sa manière d'étudier est déjà une façon de se raconter quelque chose. Il n'est pas l'homme qui jette de tous côtés avec promptitude des regards exercés et puissants; il est l'homme qui, frappé d'un certain fait, le creuse et le scrute avec patience pour remonter à ses origines, quitte à redescendre ensuite à ses conséquences. Il suit l'évolution d'un sentiment, d'une passion, soutenant tel point de la chaîne d'une observation ou d'un souvenir, et comblant discrètement les lacunes avec quelques hypothèses. Il va, vient, induit, déduit, raccorde, et tout compte fait, c'est un petit récit de la naissance, du développement, de la grandeur et de la décadence d'un fait moral, qu'il s'expose à lui-même.—Que le roman sorte naturellement de là, c'est tout simple; qu'il en sorte complet, avec tous ses organes, et doué d'une vie, c'est une autre affaire. Quant à la tentation de l'écrire, elle est sûre.
Et c'est bien ce qui arrive à Marivaux. J'ai assez dit, et un peu trop, qu'il n'y a rien dans le Spectateur, et suites. Il n'y a presque rien dont le moraliste ou l'historien des idées puisse faire son profit. Mais il y a à chaque instant des commencements de roman, des nouvelles, des romans rudimentaires. A chaque instant Marivaux glisse au récit. Et quel est le caractère de ce récit? Ce sont toujours, non précisément des observations morales, mais des situations psychologiques. Une jeune fille lui écrit: «J'ai été séduite, et je suis bien malheureuse, et voici ce que j'ai senti, et ce que je sens pour le coupable...»—Un mari lui écrit: «Je n'ai pas de chance. Ma femme a telle conduite à mon égard. Je suis jaloux, et je suis perplexe. D'un côté... de l'autre... etc.»—L'Indigent philosophe devrait être, comme le Spectateur, un recueil de réflexions diverses: très vite il se tourne de lui-même en récit picaresque.
Ainsi partout. Quoi qu'écrive Marivaux, il ne va pas loin sans qu'on voie poindre le roman, et sans qu'on voie aussi, peut-être, que c'est roman très mince d'étoffe et qui ne comportera guère que l'histoire d'un seul sentiment traversant deux ou trois situations légèrement différentes, et entouré, pour qu'il y ait cadre, à peu près de n'importe quoi.