Marianne et le Paysan parvenu sont conçus ainsi, avec plus de prétentions, plus de suite, plus de succès aussi; mais au fond tout de même.
Marivaux a été frappé d'un trait du caractère féminin, l'amour-propre dans le désir de plaire. Il a vu une jeune fille française, assez froide de coeur et de sens, intelligente, avisée et fine, sans aucune passion, et même sans aucun sentiment fort, ni pour le bien ni pour le mal, incapable d'exaltation, à peu près fermée aux ardeurs religieuses et parfaitement à l'abri des emportements de l'amour, ne désirant que plaire et inspirer aux autres le culte très délicat qu'elle a d'elle-même, et puisant dans cette complaisance qu'elle a pour soi une foule de vertus moyennes qui la rendent très aimable et très recherchée. Elle est née avec des instincts de délicatesse, de précaution à ne point se salir, de propreté morale, et la coquetterie est chez elle comme une forme de son amour-propre: quel que soit le miroir où elle se regarde, que ce soit sa petite glace d'ouvrière, sa conscience ou le coeur des autres, elle veut s'y voir à son avantage.
En butte à la poursuite d'un vieux libertin, elle n'aura point le mouvement de dégoût violent d'un coeur orgueilleux, la nausée d'une patricienne. Elle feindra de ne pas comprendre le désir qui la poursuit, elle se persuadera à elle-même qu'elle ne s'en aperçoit pas. Tant qu'elle peut dire, ou se dire, qu'elle ne sait pas ce qu'on lui veut, l'amour-propre est sauf. Cet argent qu'on lui donne, ce trousseau qu'on lui achète, tant qu'on n'a rien demandé en échange, cela peut passer pour charités paternelles; qui sait si ce n'est pas cela? L'orgueil refuserait, l'amour-propre accepte, parce que l'amour-propre est un sophiste. Ce baiser sur l'oreille en descendant de voiture méritait un soufflet. Mais s'il peut passer pour un heurt involontaire? Il faut qu'il passe pour cela, qu'il soit cela: «Ah! Monsieur! vous ai-je fait mal?» Le sophisme est un peu fort; mais encore pour cette fois l'amour-propre s'est tiré d'affaire.
Mais quand M. de Climal en est venu aux déclarations franches, et aux propositions sans périphrases? —Cette fois, il n'est sophisme qui tienne. Il faut renvoyer l'argent. On le renvoie. Il faut renvoyer la robe. Ah! la robe, c'est plus difficile, et c'est ici que le coeur se gonfle. Marianne se sent si bien née pour porter cette robe-là, offerte autrement! Est-ce qu'elle ne devrait pas venir d'elle-même sur ses épaules? Enfin on la renvoie aussi; le sacrifice est fait, et l'on peut se regarder dans son miroir.
Voilà la conscience de Marianne. Elle est réelle, puisqu'elle ne capitule point; mais elle négocie. Elle ne fait point de sortie; elle s'assure, au plus juste, et sans sacrifices inutiles, les honneurs de la guerre. Elle est faite d'un fond de dignité où s'ajoute beaucoup d'adresse et de prudence: il n'est pas défendu d'être habile. Marianne la définit elle-même bien finement: «On croit souvent avoir la conscience délicate, non pas à cause des sacrifices qu'on lui fait, mais à cause de la peine qu'on prend avec elle pour s'exempter de lui en faire.»
Ses coquetteries auront le même caractère que ses défenses; et comme ses résistances étaient mesurées juste à ce que l'amour-propre exige, ses demi-provocations se tiendront dans les limites d'une dignité qui est ferme, sans se croire obligée d'être barbare. On est à l'église. On se place parmi le beau monde. Et pourquoi non? On s'y place, on ne s'y étale point. La modestie, c'est la dignité, et l'on est modeste; mais l'humilité ce n'est plus de la conscience; cela dépasse les bornes; c'est du christianisme.—On regarde les vitraux, non point parce que ce mouvement fait valoir les yeux et l'attache du cou, mais parce que ces vitraux sont de belles choses; et si les yeux et le cou en profitent, ce n'est pas de notre faute.—Il n'est pas bien de montrer la naissance de son bras; mais il n'est pas défendu de redresser sa cornette, et si, dans ce geste, le bras attire quelque regard approbateur, ce n'est point qu'il se montre, ce n'est point qu'il se laisse voir; c'est la faute de la cornette. Ce sont coquetteries innocentes, parce qu'elles sont involontaires, ou du moins qu'elles pourraient l'être.
Et en présence d'un amour sérieux qu'elle a fait naître, comment se comportera notre Marianne? Remarquez d'abord que les amours qu'elle inspire sont vifs mais non point ardents ni profonds. Les grandes passions ne vont point à des femmes comme Marianne; elles vont plus haut, ou plus bas. Trois hommes aiment Marianne: un libertin qui n'a vu que ses quinze ans; un Dorante qui a vu sa grâce; un homme mûr et sérieux qui a vu l'équilibre, l'assiette ferme de son esprit. Le libertin est repoussé; l'homme sérieux a le sort ordinaire des hommes sérieux: il a un grand succès d'estime; le Dorante, M. de Valville, est accueilli, sévèrement puni d'un instant d'infidélité, et, en définitive, serait épousé, si Marianne avait terminé son oeuvre[23].
Note 23:[ (retour) ]Il épouse dans le dénouement que le continuateur de Marivaux a ajouté.
Marianne aime donc, mais comme elle fait toute chose: elle aime sur la défensive. Elle ne s'abandonne ni à l'amour, ni même au plaisir d'être aimée, parce qu'elle ne s'oublie jamais. L'amour-propre défend d'être dupe. Tant que Valville se montre empressé, elle se montre attentive, et rien de plus. Et comme elle a bien raison! Car voilà que Valville est infidèle, et où en serions-nous maintenant, si nous avions laissé voir que nous aimions? Mais nous n'avons point fait cette faute, et nous confondons le perfide par une petite scène de générosité dédaigneuse très bien conduite: «Allez! Monsieur, il vous est tout loisible...»—Et alors, comme nous sommes, sinon heureuse, du moins contente de nous, ce qui est la petite monnaie du bonheur! Comme nous puisons dans notre vanité satisfaite, dans notre amour-propre chatouillé, dans notre dignité qui se sent intacte et qui se rengorge un peu, une consolation que d'autres trouveraient amère, mais que nous trouvons très suffisante!
«Pour moi, je revenais tout émue de ma petite expédition; mais je dis agréablement émue: cette dignité de sentiments que je venais de montrer à mon infidèle; cette honte et cette humiliation que je laissais dans son coeur; cet étonnement où il devait être de la noblesse de mon procédé; enfin cette supériorité que mon âme venait de prendre sur la sienne, supériorité plus attendrissante que fâcheuse... tout cela me chatouillait intérieurement d'un sentiment doux et flatteur... Voilà qui était fait: il ne lui était plus possible, à mon avis, d'aimer Mlle Walthon d'aussi bon coeur qu'il l'aurait fait; je le défiais d'avoir la paix avec lui-même... et c'étaient là les petites pensées qui m'occupaient... et je ne saurais vous dire le charme qu'elles avaient pour moi, ni combien elles tempéraient ma douleur.»