Fort bien, Marianne, vous n'aimez point, voilà qui est clair; mais, d'abord, vous prenez le vrai chemin pour être aimée, et du reste, vous êtes une petite personne clairvoyante, très ferme, très sûre de soi, très forte, et qui le sait, et qui s'en félicite très complaisamment, et qui trouve dans ce sentiment tous les réconforts du monde; et c'est plaisir de voir avec quelle gratitude envers vous-même vous vous regardez dans votre miroir.

Voilà Marianne. Ce n'est guère qu'un portrait; ce n'est guère que l'étude minutieuse d'un seul sentiment, ou d'un groupe de sentiments qui ont ensemble étroit parentage, et qui s'entrelacent les uns dans les autres. Mais c'est une étude psychologique très poussée, et souvent très finement juste. Quelquefois on dirait du La Rochefoucauld un peu délayé. Marivaux connaît bien les femmes. Je crois qu'il ne connaît qu'elles; mais il s'y entend. Il démêle très heureusement les ressorts déliés et frêles d'un caractère féminin. À ne considérer dans Marianne que Marianne seule, la lecture de ce livre est d'un très grand charme. Sur le reste je reviendrai, et j'aurai bien à dire; mais ce que je crois voir pour le moment, c'est combien Marivaux a de pénétration psychologique pour aller jusqu'au fond intime d'un sentiment surprendre la structure secrète, compter les contractions, isoler les fibres.

Le Paysan parvenu, à ne regarder encore que le personnage principal, est beaucoup moins distingué. Ne crions pas trop vite à la pure convention. Il y a de la vérité dans M. Jacob. L'homme qui arrive par les femmes est un caractère saisi sur le vif, qui est particulièrement contemporain de Marivaux; mais qui est de tous les temps; et Marivaux en a bien saisi le trait principal, la confiance tranquille et presque béate, le laisser-aller, l'aimable abandon. Un tel homme se sent très vite une force naturelle, une puissance sereine et inévitable du monde physique, une sève. Il a la placidité d'un élément. Il en a l'inconscience. Les succès lui sont dus, comme au fleuve les vallées profondes; il s'y laisse aller d'un mouvement lent et sûr.

À cela s'ajoute, chez M. Jacob, un peu de finesse rustique, un patelinage de paysan madré, qui est un bon détail, et met un peu de variété dans la monotonie forcée, et comme essentielle, d'un tel personnage.

La progression même, dans le développement du caractère, est bien observée. Au commencement quelques scrupules, et aussi quelques timidités. Le propre d'une force comme celle qui fait le fond de l'honorable M. Jacob est de s'ignorer d'abord, et, tant qu'elle s'ignore, d'être contenue par les préjugés de l'éducation en usage chez les honnêtes gens. M. Jacob commence par n'accepter que quelques écus de la dame et de la femme de chambre; il refuse une forte somme, parce qu'elle est trop forte, et d'origine suspecte. Il refuse d'épouser la suivante, à certaines conditions que le maître de la maison veut imposer. On a son honneur, un honneur de valet, point trop délicat, mais qui ne s'accommode pas encore de tout.

Mais ensuite M. Jacob apprend peu a peu ce qu'il est, et il s'abandonne à son étoile; et il est admirable d'assurance sur le domaine qu'il sait qui est à lui. Distinction très fine: il est à l'aise, et très vite, beau parleur avec les femmes; mais les hommes l'intimident longtemps. À l'opera, au milieu des beaux marquis, il se sent gêné, voudrait se cacher; il rencontre le regard d'une marquise, et le voilà rétabli dans ses avantages. —Il y a des détails excellents. On lui offre une place; il est chez celui qui en dispose; il l'a acceptée. La pauvre femme de celui à qui on la retire arrive en larmes et supplie. Voyez-vous Gil Blas à la place de Jacob? Je crois l'entendre: «Je m'en allai très confus et faisant réflexion que le bonheur des uns est toujours formé du malheur des autres. Mais elle était arrivée un instant trop tard; j'avais accepté, el il eût été désobligeant de rendre.» M. Jacob, lui, rend la place. Ce n'est point un ambitieux ou batailleur dans le combat de la vie. Il ne se pousse pas, il arrive. Il fait cent fois pis que Gil Blas; mais point les mêmes choses. Leurs empires sont différents. Cette place, il a le sentiment qu'il n'en a pas besoin; il la retrouvera, ou mieux. Sa carrière est ailleurs que dans les antichambres ministérielles, et plus sûre. Chacun n'a d'assurance, d'énergie, et même d'effronterie que dans son métier.

Il est donc bon ce Jacob; mais il n'est pas conduit, ce me semble, jusqu'au terme logique et naturel de son développement (ce qui tient peut-être à ce que Marivaux n'a pas terminé lui-même le Paysan parvenu, non plus que Marianne). J'ai soupçon que l'assurance de l'homme doué de la puissance naturelle qui fait la fortune de M. Jacob, doit se tourner assez promptement, en une sorte de brutalité. Se sentir sûr de l'amour de toutes les femmes développe étrangement le fond de férocité qui est en l'homme. Si les mortels ordinaires ont tant d'aversion pour les Jacob, c'est un peu jalousie; un peu sentiment de dignité; surtout certitude que ces gens-là ne se bornent pas à être des misérables et deviennent très vite des coquins. Molière n'a pas manqué de faire son Don Juan méchant. Il faut un peu l'être pour être Don Juan, et surtout à faire comme Don Juan, on est sûr de le devenir. Le Leone-Leoni de George Sand, encore qu'un peu poussé au noir, est très bien vu à cet égard[24]. Marivaux ne l'a pas entendu ainsi et s'est peut-être trompé.

Note 24:[ (retour) ] Je n'ai pas besoin de rappeler le Bel Ami de Maupassant, qui pourrait être intitulé le Sous-officier parvenu, et où ce trait est très bien marqué, peut-être même avec excès.

Ainsi M. Jacob s'est marié. Il était dans son caractère de rendre sa femme horriblement malheureuse, la rencontrant comme un obstacle après l'avoir saisie comme un premier échelon. Marivaux est doux; il lui a épargné cette cruauté, en tuant sa femme à propos. C'est peut-être reculer devant le point délicat, difficile et intéressant.—Passons, et après tout, Mme Jacob a pu mourir. Mais M. Jacob ne montre nulle part le plus petit trait de cette dureté si naturelle à ses semblables, et dont il fallait au moins qu'il eût comme un germe. Il est bénin, et tout passif. Il est choyé, dorloté, engraissé et doucement papelard. Souvent on le prendrait plutôt pour un «directeur» que pour ce qu'il est, et il n'y a rien de plus différent. C'est que Marivaux est un génie féminin, et s'entend a peindre surtout les femmes et les personnages qui leur ressemblent. Il a fait un Jacob un peu adouci, un peu féminisé, sans songer que les Jacob réussissent auprès des femmes précisément parce qu'ils ne leur ressemblent pas; un Jacob qui n'est point faux, car le trait principal est bien saisi; mais qui s'arrête comme à mi-chemin de son évolution naturelle, qui bénite à s'accomplir, qui reste indécis parce qu'il resta inachevé, et qui devrait, ce me semble, ne pas réussir, du moins entièrement.

Jolie esquisse du reste, étude psychologique dessinée d'un trait délié et fin, à laquelle il manque, comme toujours, la vigueur, la plénitude, les dons, pour tout dire, du grand moraliste.