LE MARQUIS.—Vous pourriez le dire; car vous aimez à badiner. Mais ce serait pour faire une étude sur la fatuité des hommes en ma pauvre personne.
LA COMTESSE.—Lisette, ce marquis est un sot. Quand je songe que j'étais sur le point de lui dire que je l'aimais, et peut-être de le croire! Il est très borné, avec toutes ses finesses. J'aime les gens plus unis. Ce pauvre chevalier, si simple, doit savoir aimer... Mais il est timide. Si on l'aimait, ne fût-ce que pour punir le marquis, il ne faudrait pas le décourager en l'éblouissant...»
Voilà la méthode de Marivaux. Décomposer un sentiment, en saisir les éléments, démêler les parties dont il se compose, et de ces légers mouvements du coeur, de leur suite, de leurs démarches, de leurs chocs et de leurs conflits faire le drame lui-même avec ses péripéties couvertes, secrètes, intimes, cachées même aux yeux des personnages, et surtout aux leurs.
Il n'y a pas beaucoup de sentiments sur lesquels il soit capable de faire ce travail menu et délicat d'analyse. À vrai dire, il n'y en a qu'un. Les femmes, à l'ordinaire, ne se connaissent bien qu'en amour. Il ressemble aux femmes extrêmement. Sa petite découverte est tout simplement d'avoir introduit l'amour dans la comédie française; et cette petite découverte était une très grande nouveauté,
Je ne crois pas exagérer aucunement. Avant Marivaux il y avait eu des amoureux sur notre théâtre comique; seulement il n'y avait pas eu de peintures de l'amour. L'amour était un des ressorts de toutes les comédies; il n'en était jamais le fond et la matière. L'auteur comique nous présentait une Angélique qui était amoureuse de Valère, et un Valère qui était le soupirant déclaré d'Angélique. Leur amour était chose acquise, fait authentique, antérieur à l'ouverture des débats; et ce qui s'opposait à cette passion, et comment elle finissait par triompher des obstacles, là était la matière de la comédie. Il semblait que l'amour fût un fait tout simple, qu'on ne décompose point, irréductible à l'analyse; qu'on est amoureux ou qu'on ne l'est pas. On nous disait: «Ceux-ci le sont. Ils le seront toujours. Il n'y a pas à y revenir, et nous ne nous en occuperons plus. La comédie part de là, et elle porte sur autre chose.»—C'est pour cela que vous voyez tant de titres de comédies qui annoncent des analyses de caractère: Avare, Imposteur, Glorieux, Grondeur; et que vous ne voyez pas une comédie qui s'intitule l'Amoureux; car l'Homme à bonnes fortunes, je n'ai pas besoin de dire que c'est autre chose. À voir de près, on s'aperçoit bien que chez nos comiques l'amour est même à peine un ressort; il est une manière de signalement: il est un moyen d'indiquer au spectateur ceux des personnages auxquels il doit s'intéresser. Comme il est entendu, au théâtre, que c'est les amoureux qui ont raison, à condition qu'ils soient aimés, l'auteur nous dit en commençant: «Amoureux: Angélique et Valère. Vous êtes prévenus que c'est des autres que je vais me moquer. Quant à eux, je ne m'en occuperai qu'au dénouement; et c'est bien naturel, puisqu'il n'y a qu'eux qui ne soient pas comiques.» Mesurez l'importance qu'a l'amour dans toutes nos comédies classiques, et jugez si nos auteurs comiques ont pris autrement les choses. A peine pourrez-vous citer comme sortant de cette règle le Dépit amoureux, qui n'est qu'une comédie d'intrigue, et le Misanthrope, qui est en partie une étude sur une manière comique d'aimer, et en grande partie autre chose. Un ouvrage portant sur l'amour lui-même et ses démarches eût paru moins du domaine de la comédie que du roman.
Marivaux a cru que l'amour n'était pas un fait simple, qui ne pût servir que d'un point de départ. Il a vu qu'il était composé de beaucoup d'éléments divers, qu'il avait ses raisons d'être, et ses développements, et ses marches et contre-marches, son mouvement par conséquent; et, par suite, qu'il pouvait contenir sa comédie en lui-même, sans avoir besoin, pour entrer dans une comédie, d'avoir des obstacles extérieurs à lui.
Il a vu cela parce qu'il était bon psychologue, et surtout parce qu'il avait une admirable psychologie féminine, j'entends une psychologie de la femme comme il semblerait qu'une femme seule pût l'avoir. On est quelquefois étonné de sa pénétration sur ce point. Par exemple, c'était, c'est peut-être encore une banalité que d'estimer que les femmes sont fausses. Marivaux sait parfaitement qu'il n'en est rien. Ce n'est vrai que pour ceux qui ne font que les écouter, et qui s'en tiennent à leurs paroles. À ce compte, on peut, en effet, les accuser quelquefois d'artifice. Mais c'est une injustice véritable. Comment un être qui est tout de sentiment et de passion pourrait-il tromper? Il ne peut que mentir. Précisément parce qu'il a conscience que la vivacité de ses sentiments et son incapacité de réflexion livre à tout venant ses secrets, il essaye peut-être d'abuser par ses discours. Mais ce n'est que la preuve qu'il est et qu'il se sent incapable de tromper autrement.—Et, de fait, vous n'avez qu'à ne pas l'écouter: la vérité sort et éclate de tous ses gestes, de tous ses airs, de tous ses regards, de toutes ses attitudes, et se précipite de tout son être. Ce qu'il pense, il vous l'apprend toujours «par une impatience, par une froideur, par une imprudence, par une distraction, en baissant les yeux, en les relevant, en sortant de sa place, en y restant; enfin c'est de la jalousie, du calme, de l'inquiétude, de la joie, du babil, et du silence de toutes les couleurs... Une femme ne veut être ni tendre, ni délicate, ni fâchée, ni bien aise; elle est tout cela sans le savoir, et cela est charmant. Regardez-la quand elle aime et qu'elle ne veut pas le dire. Morbleu! nos tendresses les plus babillardes approchent-elles de l'amour qui perce à travers son silence[25]?»
Note 25:[ (retour) ] Surprises de l'amour, I, 2.
Avec cette connaissance qu'il avait des femmes, des sentiments qu'elles éprouvent et de ceux qu'elles inspirent, il avait tout un théâtre tout nouveau dans la tête. La comédie de l'amour, voilà ce qu'il a écrit, et que personne n'avait écrit avant lui. Racine en avait fait le drame, et précisément Marivaux est un Racine à mi-chemin, un Racine qui ne pousse pas le conflit des passions de l'amour jusqu'à leurs conséquences funestes, et qui, par cela, reste auteur comique, un Racine qui n'écrit que le second acte d'Andromaque.
On a dit qu'il n'avait jamais peint que «l'aube de l'amour», que l'amour en ses commencements incertains et indécis, et qui s'ignore encore. C'est que c'est là, et non ailleurs, qu'est la comédie de l'amour. L'amour déclaré, connu de celui qui l'éprouve et de celui à qui il s'adresse, n'est point matière de comédie à lui tout seul. Car de deux choses l'une: ou il est malheureux, et c'est un drame qui commence, ou il est heureux, et il n'y a rien à en tirer du tout. L'amour commençant, au contraire, peut être comique, parce qu'il s'ignore pendant que le spectateur s'en aperçoit; parce qu'il se trompe d'objet; parce qu'il hésite, recule, louvoie, se prend aux pièges des précautions dont il se défend; par tout ce qui s'y mêle de dépit, de honte, de fausse honte, de fierté qui finit par capituler, d'amour-propre qui finit par être confondu, de mille autres choses, et là est le drame gai et divertissant de l'amour.—Dans une comédie où l'amour n'est pas un ressort, mais le fond même, c'est le moment où les amoureux s'aperçoivent clairement qu'ils aiment, qui est celui du dénouement, et, au contraire des autres, c'est par la déclaration d'amour que ce genre de drame doit finir. —Et c'est ainsi que finissent d'ordinaire les comédies de Marivaux.—On conçoit combien cette manière d'entendre la comédie rend le travail de l'auteur difficile. Il doit suivre avec sûreté le travail insaisissable d'un sentiment à peine formé au fond d'un coeur, et le rendre très visible au public, sans qu'il le soit aux personnages. Il doit étudier des passions si indécises encore que ceux qui ont le plus d'intérêt à s'en rendre compte ne s'en doutent point, et que le spectateur qui n'a que l'intérêt de son plaisir doit les voir pleinement et les suivre sans peine. Il doit mettre le public dans la confidence, sans y mettre aucun des acteurs; et dans la confidence, non d'un fait, facile à faire connaître une fois pour toutes, mais des lueurs fugitives d'une passion secrète, des velléités de l'amour. Il y a de la gageure dans cette conception de l'art et le désir malicieux, la prétention piquante de vouloir être compris sans presque rien dire. Marivaux a de la femme jusqu'à la coquetterie.