Il réussit du reste pleinement à ce jeu aimable. C'est que, d'abord, cette science si sûre qu'il faut avoir, en pareil dessein, de la complexion, pour ainsi dire, et de la nature intime de l'amour, il l'a pleinement. Personne, depuis La Rochefoucauld, mais en matière d'amour seulement, n'a su démêler si finement ce qui entre dans la composition d'un sentiment ou d'une passion. De quoi l'amour est fait, dans telle circonstance ou dans telle autre, c'est ce qu'il voit d'abord; ce qui l'amène à prendre peu à peu conscience de lui-même, c'est ce qu'il voit et montre ensuite.—Ici, il est fait de dépit amoureux (Surprises): que deux personnes qui ont juré de ne plus aimer se rencontrent et se confient leurs résolutions, il y a de grandes chances qu'elles en arrivent à la sympathie, et de là à l'amour: «Comme celui-ci sait me comprendre!»—Là il est fait d'impatience de ce qu'on possède et du désir de ce qu'on vous défend (Double inconstance).—Ailleurs il est fait de la honte même d'aimer: «Quoi! l'on me soupçonne d'aimer! J'ai bonne opinion de cet homme! Quelle insolence! écartons cette idée...» Il ne faut pas l'écarter avec violence, parce que la combattre c'est s'en préoccuper, et déjà voilà qu'on aime (Jeu de l'amour et du hasard).—Ailleurs il est fait du bonheur naïf d'être aimé, de bonté, de douceur, d'esprit de contradiction aussi, quand tout le monde vous répète que l'objet de votre amour en est indigne, et qu'à force de se dire: «C'est vrai, je serais folle!» on finit par penser: «Serait-ce si fou?» (Fausses confidences.)—Tout cela avec une science des nuances, une connaissance de nos petits secrets, qui ne nous accable pas, comme Molière, lequel connaît les grands, mais qui nous surprend et nous inquiète un peu.—La Double inconstance est un ouvrage un peu languissant; mais c'est plaisir comme Marivaux a bien marqué chaque inconstance, celle de l'homme et celle de la femme, de son trait véritable et distinctif. Le bon Arlequin est inconstant sans oublier ses premières amours. On sent que le présent n'efface qu'à moitié le passé, que le désir ne fait qu'un peu tort à la gratitude. Au fond il les aime toutes deux, la nouvelle seulement plus vivement que l'ancienne, comme il est juste. Le petit fond de polygamie, instinctif au moins, sinon de fait, qui est dans l'homme, est indiqué, avec mesure du reste, d'une manière très heureuse.—Silvia, au contraire, dès qu'elle aime ailleurs, n'aime plus où elle aimait. L'ancien sentiment est ruiné absolument par le nouveau. Elle n'est plus retenue même par un regret; elle ne se sent plus attachée que par le devoir, ce dont il est facile de venir à bout.

Et tout cela, dira-t-on, est bien frêle, bien ténu, et, qui sait? bien superficiel peut-être. Dans ces analyses de l'amour qui s'ignore, ne serait-ce point l'amour vrai que l'auteur oublie, et à force de nous montrer de quels éléments l'amour se compose, amour-propre, dépit, et autres menus suffrages, ne nous le montrerait-il point fait précisément de tout ce qui n'est pas lui?—Il y a du vrai dans cette objection; mais il y a aussi beaucoup à dire. Et d'abord nous sommes ici dans la comédie. L'amour qui est parce qu'il est, le coup de foudre de Juliette et de Phèdre, est affaire de tragédie ou de drame. L'amour-goût, pour parler comme Stendhal, qui, fortifié par l'accoutumance, l'estime, les bons rapports, peut aller très loin et peut-être plus loin que l'autre, est essentiellement du domaine de la comédie, parce qu'il est dans les conditions moyennes de l'existence. Et lui seul peut servir à la comédie de l'amour; lui seul est piquant, tandis que l'autre, force simple, est redoutable comme les armées qui marchent en bataille, ainsi qu'il est dit aux Livres saints.—Lui seul, par le conflit et le va-et-vient des sentiments dont il se mêle, ou dont il naît, ou qu'il fait naître, car tout cela s'entrelace, et est plaisant pour cette raison même, forme un petit drame à lui tout seul, et c'est le point; et un petit drame divertissant et tendre parce qu'il a pour dénouement, «après beaucoup de mystère», comme dit La Rochefoucauld, l'éclosion de l'amour même.

Notez ceci encore. S'il est bien vrai qu'un sentiment profond est parce qu'il est, et qu'à le décomposer, on risque tout simplement de passer à côté; il est vrai aussi qu'il est bien rare que nos sentiments aient ce sublime et cet absolu. «Ce que j'aime en vous... disait une dame, qu'a connue Chamfort à celui qui lui plaisait.—Arrêtez, répondit le galant; si vous le savez, je suis perdu.» Le galant avait de l'esprit et même de la profondeur; mais il y avait à répondre: «Sans doute, le grand amour romanesque est aveugle, et je n'aime point follement, si j'ai des yeux, même pour voir vos mérites. Mais si ce n'est pas être aimé pour soi-même qu'être aimé pour ses qualités, au moins est-ce être aimé pour quelque chose qui nous touche d'assez près. L'amour mêlé d'estime, par exemple, s'il n'est pas pur, est du moins d'un alliage assez agréable. L'amour, né peut-être du ressentiment contre quelqu'un qui ne vous vaut pas, est tout au moins une préférence. Ainsi de suite; et de tels sentiments on peut encore s'accommoder.»—Eh! oui! et c'est de ce train que vont d'ordinaire les choses, et c'est de ce petit manège de l'amour susceptible d'analyse parce qu'il n'est pas absolument pur, et de degré et de gradation parce qu'il n'est pas absolu, que se fait une comédie.

Et encore! Savez-vous bien que La Rochefoucauld a dit que «s'il existe un amour pur et exempt du mélange des autres passions, c'est celui qui est caché au fond du coeur et que nous ignorons nous-mêmes.» Eh bien, c'est cet amour qui s'ignore, précisément, que peint Marivaux, ou, du moins, c'est par lui qu'il commence. Puis il le montre mêlé de ces autres passions dans lesquelles il prend conscience de lui-même, dont il a besoin pour se connaître et en quelque sorte pour revêtir un corps; mais c'est encore de l'amour, et le vrai, celui qui a été longtemps caché au fond du coeur.—C'est pour cela que cette comédie de l'amour est divertissante et touchante. Elle est divertissante parce que c'est un malin plaisir, un des plus vifs au théâtre, de voir plus clair dans les sentiments des personnages qu'eux-mêmes, et de savoir mieux qu'eux ce qu'ils vont faire; elle est touchante parce que cet amour qui s'ignore longtemps c'est bien l'amour même, et qu'on s'intéresse à l'amour bien plus quand il a son obstacle en lui, dans son impuissance à se connaître ou à se faire entendre, que quand il se heurte à un obstacle extérieur: on voudrait l'aider à naître. Et quand ces autres passions, dépit, amour-propre, capables de le faire éclater, commencent à poindre, on les aime pour ce qu'elles vont faire; on les donnerait aux personnages pour les exciter un peu: «Sois donc jaloux! Tu vas t'apercevoir que tu aimes!»

Elle est touchante encore, cette comédie de l'amour, parce que l'auteur y a répandu une exquise bonté. C'est notre Térence, un Térence un peu attifé. Ses personnages sont d'une bonté charmante. Il n'y a rien de plus difficile que de mettre la bonté au théâtre, parce qu'elle y prend très vite l'air fade de la sensiblerie. Marivaux se sauve du danger parce que ses bonnes gens ont de l'esprit. On veut ôter Silvia à Arlequin. «Laissez Silvia au prince. Il l'aime. Il sera malheureux s'il ne l'épouse pas.—A la vérité, il sera d'abord un peu triste; mais il aura fait le devoir d'un brave homme, et cela console; au lieu que s'il l'épouse, il la fera pleurer; je pleurerai aussi; il n'y aura que lui qui rira, et il n'y a point plaisir à rire tout seul.»—Voilà leur manière; ils ont de l'esprit jusqu'au fond du coeur.

Où l'on voit bien et toute la finesse de psychologie de Marivaux, et cette bonté qu'il mêle à toute sa finesse, c'est dans le Legs. Le Legs est une étude d'homme boudeur, grognon, injuste, et qui, pour un peu plus, va devenir insupportable. Il est très aimé. Rien de mieux vu; les hommes de ce genre ont très souvent beaucoup de succès, des succès sérieux et durables. C'est que d'abord l'esprit de contradiction est un de ces éléments de l'amour que Marivaux a si bien démêlés; on met son amour-propre, et Dieu sait à quel degré d'entêtement va l'amour-propre chez une femme, à apprivoiser un ours; c'est une belle victoire,—Ensuite c'est que notre boudeur est rébarbatif par timidité, et que la femme qui l'aime s'en est aperçu; mais il fallait plus que la finesse féminine, il fallait de la bonté pour s'en apercevoir.

Tel est le fond de la comédie dans Marivaux. C'est quelque chose de tout nouveau, d'inattendu, de parfaitement original, et de très profond sous les apparences d'un jeu de société. Marivaux, en mettant l'analyse de l'amour dans la comédie, a conquis à la comédie des terres nouvelles. Il a tracé des chemins. Ce sont petits chemins, je le sais bien, «il connaît tous les sentiers du coeur et il en ignore la grande route»; Voltaire a raison; mais on pouvait répondre: «Là où personne n'est allé, il n'y a pas même de sentiers.»

La manière dont il dispose ses légères fictions dramatiques est bien intéressante à suivre de près. Il n'y a chez lui aucun art de «composition», j'entends de composition factice, il n'y a pas l'ombre de «métier». Cela tient d'abord à ce qu'il n'en a point, et ensuite à ce qu'il n'en a pas besoin. Son petit drame n'est pas composé de faits matériels qu'il faudrait distribuer en un certain ordre pour en faire une suite enchaînée et logique aboutissant à une conclusion contenue dans les prémisses: il est composé de faits moraux se succédant d'eux-mêmes, sans la moindre circonstance extérieure qui les suscite ou les pousse.—En pareil cas l'art de la composition se confond avec l'art même de lire dans les coeurs, et le drame n'a pas d'autre marche que le progrès même des sentiments. L'intrigue n'est point nécessaire là où le mouvement dramatique est intime en quelque sorte et vient de l'évolution même des mouvements du coeur. L'intrigue est la part d'invention proprement dite que l'auteur apporte dans le drame. A qui voit parfaitement la succession des sentiments dans les âmes, inventer n'est point nécessaire; voir suffit. Celui-ci restreindra tout naturellement son invention à trouver une situation, et, la situation trouvée, laissera ses personnages aller tout seuls. Ce sera même une tendance commune à tous les grands psychologues au théâtre de réduire l'intrigue à rien. Racine glisse, d'un penchant naturel, à Bérénice; et quand il a trouvé ce chef-d'oeuvre de la suppression de l'intrigue, et qu'on lui reproche de n'avoir pas d'invention, il répond: «Précisément! J'ai l'invention par excellence. L'invention consiste à créer quelque chose de rien

A la vérité, dans un grand drame, une situation et l'évolution naturelle des sentiments qu'elle a mis en présence ne suffit pas. Les sentiments, d'eux-mêmes, ont un mouvement trop lent, et restent trop longtemps pareils à ce qu'ils sont d'abord pour qu'il ne soit pas nécessaire que quelques circonstances habilement ménagées les renouvellent, les pressent, et les fassent comme tourner pour présenter leurs divers aspects. Pour que nous ne voyions point Phèdre toujours pleurer et mourir, il faut que Thésée soit cru mort, puis que Thésée revienne, puis que les amours d'Aricie soient connus de Phèdre, et c'est là l'intrigue, que, nonobstant ses dédains, Racine est passé maître à disposer. D'un psychologue pur psychologue, comme Marivaux, on peut donc dire et qu'il n'a pas besoin d'intrigue et que l'intrigue est sa borne. Autrement dit, il sera à l'aise dans les ouvrages de courte étendue où l'intrigue lui est inutile, et il ne pourra aborder les oeuvres de longue haleine où le secours de l'intrigue lui serait indispensable.

C'est ce qui est arrivé à Marivaux. Ses chefs-d'oeuvre sont de petites pièces qui sont des drames en raccourci. Du drame ils ont l'essence, qui est la vie morale, ils ont le mouvement et la distribution aisée du mouvement. Ils n'ont pas l'ampleur et la variété, parce qu'ils n'ont pas l'invention des incidents, des incidents chose vile en soi, simples machines, mais machines qui servent, l'évolution d'un sentiment étant accomplie, à en faire paraître un autre, lequel, à son tour, fait son chemin, marque son trait, et complète la peinture du caractère.