De là le seul défaut sérieux des petits drames de Marivaux: ils ont une certaine uniformité, et ils sont un peu prévus. Ils ne nous trompent point; nous savons un peu trop où ils vont. Rien n'est sot, dans le théâtre aussi bien que dans le roman, comme l'inattendu qui n'est qu'un caprice de l'auteur; mais l'inattendu naturel, l'inattendu dont on se dit après coup qu'on s'y devait attendre, savoir donner cet inattendu-là, c'est connaître le fond des choses; et savoir ne pas le montrer tout d'abord, c'est avoir des réserves de renseignements psychologiques et être habile à les dissimuler, c'est la science ménagée par l'art.

Dira-t-on aussi qu'une certaine indigence (très relative, et qu'on ne peut qualifier ainsi que quand on songe aux grands maîtres du théâtre), qu'une certaine indigence de fond se marque dans le raffinement même de ces sentiments si déliés? Ces gens qui ont des commencements de passion si impalpables, des lueurs d'émotion si fugitives, des aubes d'amour si délicieusement indistinctes, ils sont soupçonnés d'être ainsi pour être agréables à l'auteur; ils mettent un peu de bonne volonté à se comprendre si tard; c'est peut-être avec complaisance qu'ils passent si lentement du crépuscule de l'inconscient à la lumière de la conscience. On est tenté de leur dire, quand ils s'aperçoivent qu'ils aiment ou qu'ils n'aiment plus: «Ne vous en doutiez-vous pas un peu depuis quelque temps?»

Et ils répondraient: «Peut-être; et peut-être aussi n'est-ce point pour le profit de l'auteur, mais pour notre plaisir, et point pour votre amusement, mais pour le nôtre, que nous ne nous pressions point d'aboutir, et n'avions point hâte d'éclore. C'est un grand délice que de ne point savoir où l'on en est en pareille chose, et le chatouillement que des raffinés plus vulgaires que nous éprouvent à ne pas dire tout de suite qu'ils aiment, nous le sentons, nous, à ne pas même le penser, et à ne pas trop le sentir.»

Car ce sont de fins artistes en sensations suaves et légères, et il n'y eut jamais hommes aussi habiles qu'eux à manier leur coeur comme un instrument de musique très délicat, très susceptible et infiniment compliqué.

IV

Marivaux, qui méritait d'être commensal de M. de La Rochefoucauld et ami de Mme de La Fayette, et qui, du reste, eût causé finement avec Joubert ou avec Henri Heine, est un peu déplacé au XVIIIe siècle.—Il en tient, certes, et il a des parties de La Motte, et des parties de Crébillon fils; mais son pays d'origine est ailleurs. Il est psychologue en un temps où la psychologie est infiniment courte et pauvre. Il est fin et délié en un temps où ce n'est pas exagérer que de dire que tout le monde a vu un peu gros en toute chose. Malgré son Jacob, il a la connaissance, le sentiment et le goût de l'amour très délicat, très pur, très timide et un peu inquiet de lui-même, en un temps où l'amour est, à l'ordinaire, une grossièreté exprimée en tours spirituels.—Il est un de ces hommes du XVIIe siècle que le XIXe siècle comprend et prend plaisir à comprendre. Placé entre les deux par la destinée, il n'a pas réussi pleinement. Il lui fallait l'un ou l'autre, non seulement pour que son mérite fût estimé, mais pour qu'il remplit tout son mérite. En l'un ou en l'autre, il eût été plus goûté, et même il fût devenu plus digne de l'être. Il eût fait des romans moins gros, et où certaines banalités de sensiblerie ou de libertinage n'eussent point trouvé place. Il eût, au théâtre, fait ce qu'il a fait, mis l'amour dans la comédie, ce qui avait à peine été essayé jusqu'à lui, et le public, un peu guidé par Racine ou par Musset, s'en fût aperçu davantage.—Tel qu'il est, il n'est pas grand, mais il est considérable, parce qu'il a inventé quelque chose dont on ne s'était point avisé, et qu'il est assez difficile même d'imiter. Il est le plus original de nos auteurs comiques depuis Molière jusqu'à Beaumarchais et peut-être au delà. Il fait beaucoup songer à Racine, à un Racine qui aurait passé par l'école de Fontenelle. Il a beaucoup bavardé, un peu coqueté, et dit deux ou trois choses exquises, qui, quand on y regarde d'un peu près, se trouvent être des choses profondes.—La conversation des femmes a de ces surprises; et c'est pour cela que la postérité s'est engouée, sans avoir lieu d'en rougir, de cette coquette, de cette caillette, de cette petite baronne de Marivaux, qui en savait bien long sur certaines choses, sans en avoir l'air.

MONTESQUIEU

La plupart des études qui ont été publiées sur Montesquieu ont un caractère commun: elles sont comme fragmentaires. On y voit un côté du grand publiciste, puis un autre, et il semble que cet autre n'a aucun rapport avec le premier. Ce n'est point de la faute des commentateurs; et si je fais de même, comme je ferai certainement, peut-être ne sera-ce qu'à moitié de la mienne. C'est que Montesquieu lui-même, sans être précisément ni mobile, ni fuyant, à la façon d'un Montaigne, a comme un caractère d'ubiquité. Il y a dans sa complexion plusieurs hommes, qui ne font pas société très étroite, et dans son esprit plusieurs systèmes, qui se rencontrent quelquefois, mais qu'il ne s'est pas donné la peine, ou qu'il n'a pas eu le souci, de lier. Il est complexe sans être enchaîné. Il est partout; et la continuité, l'embrassement, la vaste étreinte lui manquent pour être, ou pour paraître, universel.

Il y a en lui un ancien, un homme de son temps, un homme du notre, un homme des temps à venir, un conservateur, un aristocrate, un démocrate, un philosophe naturaliste, un philosophe rationaliste, autre chose encore; et tout cela non point confus et fumeux, comme chez d'autres, admirablement clair et lumineux au contraire, mais à l'état d'étoiles brillantes, point coordonné par quelque chose qui ramasse, ou, seulement qui nous guide. C'est un monde immense et brillant où manque une loi de gravitation.

Il faudrait, pour l'exposer sous forme de système, avoir plus de génie qu'il n'en a eu, ce qui est peut-être difficile; ou plutôt faire entrer ces diverses conceptions dans un système plus étroit que chacune d'elles, ce qui serait le trahir.—Peut-être ce qu'il y a de mieux à faire est de le décrire par parties, patiemment et fidèlement, quitte ensuite à indiquer, à nos risques, non point la pensée qui nous semblera envelopper toutes ses pensées—il n'y en a point d'assez vaste, et s'il y en avait une, il l'aurait eue,—mais les tendances plus accusées parmi ses tendances; les idées qui, chez un homme qui les a eues toutes, ont au moins pour elles qu'elles lui sont plus chères; la doctrine, qui, sans être plus, à le bien prendre, qu'une de ses doctrines, semble du moins celle où il préférerait vivre si elle devenait une réalité.