C'est le défaut suprême de Voltaire, comme aussi de tout son siècle. Jusqu'à Rousseau et Buffon, ce qu'on voit qui a été perdu dans les choses de lettres, c'est le sentiment du rythme. Les ouvrages ne sont plus harmonieux. L'Esprit des Lois ne l'est pas. Les ouvrages de Diderot ne le sont jamais. Les romans du XVIIIe siècle sont invertébrés. Les livres de ces hommes sont sans rythme, leur art est sans loi secrète, leurs oeuvres ne sont pas des concerts, parce que leurs pensées sont toujours un peu des aventures. Ils n'ont pas de juste ordonnance dans leurs écrits, parce que, si intelligents qu'ils soient, ils sont toujours un peu déséquilibrés.

La curiosité est une muse, la coquetterie en est une autre. On devrait les grouper toutes deux autour du médaillon de Voltaire. Voltaire est un éternel désir de plaire parce qu'il est un insatiable besoin de jouir; et au souci de plaire il a donné tout ce qu'il ne donnait pas à la curiosité, et la coquetterie a fait la moitié de son talent, a fait même son talent le plus original, le plus pur et le plus sincère. Ici les choses sont à l'inverse de ce que nous avons vu jusqu'ici: son égoïsme, la tyrannie que le moi exerce sur lui ne limite plus son talent; elle le sert. Car si le détachement est une condition du grand art, la forte attache à soi-même est une condition du petit; ou plutôt les hommes ont eu l'instinct et ont pris l'habitude d'appeler grand art celui qui suppose et qui exige le détachement, et art inférieur, ou genres secondaires, ceux qui permettent à l'auteur de ne pas cesser de songer à soi. C'est dans ces genres que Voltaire a eu tout son jeu et tout son succès. Il a été excellent et charmant en tout ouvrage où il faisait les honneurs de sa propre personne, divinement accommodée. Le conte en prose, la nouvelle en vers, le billet en vers, la lettre en prose, ou en prose et vers, sont vraiment son domaine, son domaine au sens précis du mot, sa maison parée et brillante, où il vous reçoit avec mille grâces.—Qu'est-ce qu'un conte pour Voltaire? Une causerie où le principal personnage est l'auteur, une anecdote bien dite par le maître de maison accoudé à sa cheminée, et où ce qui intéresse ce n'est ni le héros ni l'aventure, mais les réflexions, les digressions, les intentions et les malices. On sait que Voltaire n'aime pas les romans anglais, ni en général les romans. Cela est bien naturel. Un vrai romancier est un être assez singulier qui rencontre un homme dans la rue, s'intéresse à sa façon de marcher et le suit toute sa vie, pour raconter aux autres ce qu'était cet homme et quelle était sa manière de penser et de sentir. Voltaire n'a point un tel goût d'observateur. Ce qu'il aime c'est le conte ou la nouvelle servant d'un cadre agréable à une pensée satirique ou malicieuse de M. de Voltaire.

Ainsi ne lui ferai-je point ce reproche que les personnages de ses petites histoires n'existent pas plus, existent moins encore, que ceux de ses tragédies ou comédies. Il le sait bien, et qu'il n'a pas fait de vrais romans, ni créé de caractères, non pas même mitoyens, comme celui d'un Gil Blas. Un roman de Voltaire est une idée de Voltaire se promenant à travers des aventures divertissantes destinées à lui servir et d'illustrations et de preuves. C'est un article du Dictionnaire philosophique conté, au lieu d'être déduit, par Voltaire.—Et c'est pour cela qu'il est exquis; c'est Voltaire lui-même, mais moins âpre et moins irascible, au moins dans la forme, qui s'arrange et s'attife, et se compose une physionomie et un sourire, et glisse ses épigrammes, au lieu d'asséner ses violences, avec un joli geste, adroitement, nonchalant, de la main. Quand on ferme un de ces petits livres, on n'a vécu ni avec Zadig, ni avec Candide, mais avec Voltaire, dans une demi-intimité très piquante, qui a quelque chose d'accueillant, de gracieux et d'inquiétant.

Ses billets et ses lettres sont de même. Voyez comme c'est bien la coquetterie qui est la région moyenne où Voltaire se trouve le plus à l'aise. Dans l'attaque il est grossier, et ses épigrammes sont bien loin de valoir ses madrigaux. Rien ne dégoûte plus que ses factums de poissarde contre les Desfontaines, les Fréron, les Nonotte, les Pompignan même et les Maupertuis. On a beaucoup trop dit que la haine l'a bien servi; et je plains un peu ceux qui prennent dans celle partie des papiers de Voltaire l'idée qu'ils se font de l'esprit. —Et d'autre part l'amour, l'amitié l'inspirent assez mal. Il y est froid, bref, ou hyperbolique. Il n'a pas le ton.—Et encore la louange décidée, déchaînée et à corps perdu lui sied très peu. Frédéric et Catherine ne peuvent s'empêcher de lui dire: «Laissez-nous donc tranquilles avec vos éternels Salomon et Sémiramis.» —Mais ses simples «amabilités» sont ravissantes. Quand il a à faire sa cour à une grande dame, à un grand seigneur, ou à Dalembert; quand il a à obtenir quelque chose, ou à rappeler quelqu'un au souvenir de lui, ou à se faire pardonner, ou à se faire aimer un peu et un peu craindre, ou à ménager et circonvenir une jeune gloire qui perce, il a des ressources infinies de séduction, de finesse, de délicatesse même, de bonne humeur, de malice qui se montre juste assez pour qu'on voie qu'elle se cache. C'est là qu'il a mis tout son esprit, qui fut le plus prompt, le plus éclatant, le plus souple aussi et le plus sûr de lui qui fût jamais. C'est un délice que la première lettre à Rousseau (avant toute brouille) sur le discours des Lettres et des arts. Jamais on n'a contredit avec tant de bonne grâce, loué avec plus de malignité badine, et salué avec plus de correction à la fois digne, sympathique et impertinente. On sent là, qui se dissimule, rentre au moment qu'elle sort, et ne laisse luire qu'un éclair, une épée souple, étincelante et effilée, à poignée de nacre.— Sa lettre à l'abbé Trublet entrant à l'Académie est une petite merveille de gentillesse narquoise, d'espièglerie élégante et fine, qui n'oublie rien, pardonne tout et force, quoi qu'on en ait, à pardonner et oublier. On croit voir des mains de fée légères, adroites et fortes, roulant un enfant dans un réseau de soies chatoyantes et solides, en le caressant.

Ce sont là ses prestiges et ses merveilles. Il a enchanté bien des hommes qui ne l'estimaient guère. Il a été miraculeux dans l'usage des dons secondaires de l'esprit. Une suprême adresse lui a manqué, qui eût été de se restreindre à ces genres qui ne demandent que le talent adroit et spirituel. Les Discours sur l'homme; un Dictionnaire philosophique moins prétentieux, et ne touchant point aux grandes questions; les Contes et nouvelles; de petits vers inimitables; cinq ou six bons livres d'histoire sans prétendue philosophie de l'histoire; un peu de science intelligemment vulgarisée; des conseils de bon sens à des contemporains sur l'équité, l'humanité et la tolérance: il aurait pu se borner à cela, et il eût été ce qu'il est, le plus grand des Fontenelle, sans prêter à la critique, parfois au ridicule, parfois à un peu de mépris.—Il s'est un peu trompé sur lui-même. Il faut bien, sans doute, que l'intelligence elle-même nous soit un instrument d'erreur parmi tous les autres; elle nous trompe en se trompant sur elle: parce qu'elle comprend tout, elle se croit créatrice en toutes choses. Il n'y a guère de critique qui n'ait un moment, si court qu'on voudra, où il se croit capable de faire, et mieux, les oeuvres dont il voit si net les qualités et les défauts. Il n'y a guère d'explicateur de la pensée des autres, qui ne s'estime lui-même, l'espace d'un instant, un très grand penseur. C'est l'erreur, précisément, de Voltaire, je dis la plus noble, la plus généreuse, et fort honorable, de ses erreurs, celle ou ses passions n'ont point eu de part.

VII

Voltaire a eu la plus grande fortune littéraire, avant et après sa mort, qu'on ait jamais vue. De son temps il a été pris pour le plus grand poète de toute l'Europe, ce qui, chose étonnante, très heureuse pour lui, était vrai. Sans être tenu, ce me semble, pour le plus grand philosophe, il a été trouvé très profond et très hardi par la plupart. Il a été assez habile pour être même populaire, un peu grâce à ses méfaits, un peu grâce à ses bienfaits. Il est mort chargé de gloire, ce qui laisse dans l'indécision, puisqu'il l'a assez méritée pour qu'on sache gré au dieux de la lui avoir donnée, et assez surprise pour qu'on les en accuse. Il a eu un rare bonheur, qui est que le rêve qu'il a conçu pour l'humanité a été réalisé pour lui. Il a rêvé pour les hommes une félicité toute matérielle, longue vie, bonne santé, aisance, lectures amusantes, bon théâtre et gouvernements tyranniques et fastueux. Il a joui à peu près de tout cela; et s'en est allé à propos pour lui, comme il était venu.—Il a eu plus qu'il ne souhaitait à ses semblables: il a été heureux après sa mort. Une révolution faite en opposition absolue avec celles de ses idées qui lui étaient les plus chères n'a pas nui à sa gloire, et, je ne sais trop pourquoi, l'a augmentée. Il s'est trouvé que de toute cette révolution, démocratique, antilittéraire, antiartistique et antifinancière, qu'ils ont plus subie que faite, ce que les Français, en définitive, ont le plus aimé, c'est qu'elle était irréligieuse, et Voltaire était irréligieux, et il est sorti triomphant d'une révolution qu'il eût détestée.—Une révolution littéraire faite, non plus seulement en dehors de lui, mais contre lui, l'a servi encore. Les Romantiques, en leur ardeur inconsidérée et un peu ignorante, ont attaqué la littérature classique française, et Voltaire, qui en était l'héritier un peu indigne, s'en est trouvé le représentant le plus soutenu, le plus rappelé, le plus acclamé, parce qu'il en était le plus récent; et les excès du Romantisme se sont, pendant longtemps, tournés au profit de Voltaire, plus que de Racine. Et ainsi Voltaire a traversé toute la période de la Restauration et du gouvernement de Juillet, et même du second Empire, comme au milieu d'une conspiration en sa faveur. Certaines petites causes ne sont pas sans une grande importance en cette affaire. Voltaire n'avait qu'à moitié raison quand il disait spirituellement, songeant à tout son «fatras»:

..... on ne va pas sur Pégase monté

Avec si gros bagage à la postérité.

Toutes les masses sont imposantes, et combien de critiques, en un pays où l'on se dispense souvent de lire par admirer, se sont écriés, quelques volumes lus: «Et il y en a encore cinquante! Il y en a toujours encore cinquante! Que d'idées remuées! Que de savoir! Que de recherches! Que de questions soulevées, et résolues!» —Il en faut rabattre. Quand on a lu vraiment tout Voltaire, on sait qu'il y a relativement peu d'idées et peu de questions dans cette encyclopédie. Il y en a plus dans Diderot et beaucoup dans Sainte-Beuve. Voltaire est l'homme qui s'est le plus répété. Il n'est guère de livre de philosophie, de critique religieuse, d'histoire religieuse surtout, de critique littéraire même, qu'il n'ait fait dix fois, sous différents titres,—et on les retrouve ensuite dans sa Correspondance. Il a même certaines plaisanteries qui lui sont chères, qu'on retrouverait chacune une centaine de fois dans ses oeuvres en faisant un bon index. C'était simplement un homme très instruit, se tenant au courant, bien renseigné, qui réfléchissait très vite, qui a vécu longtemps, et qui écrivait deux pages par jour, ce qui est très considérable, non pas stupéfiant. Mais toute cette bibliothèque en impose.