Les comédies de Voltaire ressemblent à ses tragédies de la dernière manière, et peuvent être un des chemins qui l'y ont amené. Ce sont de petits contes moraux, ou de petites nouvelles sentimentales. Un roman conté lentement et solennellement, en dialogue, en alexandrins, c'est, le plus souvent, une tragédie de Voltaire; un conte déduit lentement, en dialogue, en vers de dix syllabes, une comédie du Voltaire n'est jamais autre chose. Pour faire lire et un peu goûter les tragédies de Voltaire, je dis quelquefois: «Sachez les lire en prose. Abstraction faite du vers, elles intéressent.» Je dirai des comédies: «Lisez-les comme des contes. prises ainsi, elles sont intéressantes.» Il n'y a nulle psychologie, nulle peinture des caractères, et presque (et cela étonne) nulle observation même des petits travers et ridicules courants. Mais ce sont de jolies petites histoires. La Prude est un conte charmant. La suite et l'enchaînement des scènes, les entrées et les sorties, la forme dialoguée elle-même, ce semble, sont un peu des gènes pour Voltaire, et il court moins lestement que dans un conte proprement dit; mais le conte est fait cependant, et il est agréable. La verve, l'invention facile de petites aventures amusantes est là, comme par-dessous, un peu offusquée et refroidie; mais on la retrouve. On voudrait que cela fût raconté, tout simplement.

L'Enfant prodigue est de même, et aussi Nanine. Ce n'est jamais dramatique, et ce n'est jamais en scène. On ne voit jamais les forces diverses du petit drame former rouage, peser l'une sur l'autre, s'engrener, et se froisser de plein contact. Dans un Tartufe écrit par Voltaire, Tartufe serait hypocrite de son côté, et Orgon crédule du sien. Ils ne se rencontreraient point. Dans un Avare écrit par Voltaire, Harpagon sérait avare en a parte, et Frosine intrigante en monologue. Ils ne se heurteraient guère.

Et, d'autre part, le relief manque; ce qui fait qu'une scène, même à la lire, s'arrange d'elle-même pour le théâtre et s'y ajuste, y est vue s'y posant et s'y mouvant, a la vie scénique, en un mot, chose plus facile à sentir qu'à définir; cela fait défaut à Voltaire bien plus dans ses comédies que dans ses tragédies. Des contes, rien de plus; un conte moitié sentimental, moitié satirique comme l'Ecossaise; un conte sentimental et moral comme Nanine, sorte d'Ami Fritz plus romanesque; un conte vertueux et «attendrissant», dans le goût de La Chaussée, comme l'Enfant prodigue, mais toujours des contes, où le fait, d'une part, l'intention morale, de l'autre, font l'intérêt. Mais en matière de comédie ce sont justement ces deux choses-là qui sont d'un intérêt médiocre.—C'est dans son théâtre comique que l'impuissance psychologique de Voltaire et son impuissance à créer des êtres vivants éclatent le plus, sans doute parce que c'est dans le théâtre comique que les qualités ou de créateur ou d'observateur pénétrant sont le fond de l'art.

Toutes les grandes formes de l'art, Voltaire s'y est donc essayé, toujours avec un demi-succès, pour les mêmes causes pour lesquelles il a touché a toutes les grandes idées sans les approfondir. Il n'était pas capable de détachement; et c'est l'honneur des grands artistes que la même vertu leur soit essentielle et nécessaire qu'aux grands penseurs, et c'est l'honneur des grands penseurs que la même vertu leur soit essentielle et nécessaire qu'aux grands artistes. Aux uns comme aux autres, avec une personnalité puissante et exceptionnelle, il faut la faculté de sortir de soi. Aux grands penseurs il faut la puissance de s'éprendre des idées et de les aimer pour elles-mêmes sans considération de ce qu'elles peuvent avoir d'utile ou de nuisible à notre parti ou notre fortune;—aux grands artistes il faut la connaissance de l'homme, qui ne s'acquiert qu'en observant les autres avec impartialité, détachement très difficile; ou en s'observant soi-même sans complaisance, détachement plus rare encore;—et il leur faut la sensibilité vraie qui est pitié de frère et non d'épicurien aristocrate;—et il leur faut l'imagination ardente qui est plein oubli de soi-même et ravissement à la poursuite du beau. C'est cette puissance de s'arracher à soi qui a toujours manqué à Voltaire, soit comme penseur, soit comme poète, et c'est pour cela qu'il n'a atteint les sommets d'aucun art, comme il n'a touché le fond de rien.—Et comme nous avons vu qu'il a été conservateur sans les vertus conservatrices, déiste sans comprendre l'idée de Dieu, monarchiste sans entendre le principe monarchique, et ainsi de suite; il a été poète, aussi, sans le fond et la source vive de la poésie. Du reste, privé de ces hautes facultés qui font l'homme supérieur, n'y ayant d'homme supérieur que celui qui d'abord est supérieur à lui-même, on peut encore être un homme curieux, intelligent et spirituel, ce qui suffit aux genres dits secondaires, et c'est ce que Voltaire a été, et c'est dans ces genres qu'il a excellé.

VI

SON ART DANS LES «GENRES SECONDAIRES»

Voltaire est agilité d'esprit, par soif et véritable besoin de connaître. Parmi toutes ses petitesses, c'est sa noblesse et sa distinction. Sans avoir le plein dévouement au vrai, il en a le goût. Quand ses passions ordinaires ne traversent et ne contrarient pas celle-là, il est très beau d'ardeur et d'impétuosité, et de patience même, à la recherche. Ses livres d'histoire lui font grand honneur. Ce qu'ils ont qui les recommande le plus, c'est d'avoir été refaits chacun dix fois. Les nouveaux renseignements, sans relâche cherchés, sans humeur accueillis, sans impatience enregistrés, trouvent indéfiniment leur place dans ces volumes. Voltaire aime cette enquête sur le monde, qu'il s'est proposée de très bonne heure, comme sûr d'une longue existence et d'une inépuisable puissance du travail. Il la poursuit toujours, à travers ses erreurs, ses colères et ses désespoirs. C'est la partie vraiment glorieuse de sa vie. On aime à croire qu'il s'y reposait et s'y épurait. A coup sûr il s'y plaisait. Si l'Essai sur les moeurs sent trop le pamphlet, et souvent inquiète et parfois irrite, le Siècle de Louis XIV et Charles XII et Pierre le Grand sont des oeuvres de conscience, d'exactitude et de grand talent.

Et sans doute, reprenant mes considérations générales, je pourrais bien dire qu'ici encore la pénétration de Voltaire a ses limites ordinaires; que, si bien informé des choses de l'Europe moderne, le mouvement général de l'histoire de l'Europe moderne lui échappe; que sa politique est bornée comme elle est peu généreuse; que l'écrasement des petits par les colosses ayant pour résultat dans l'avenir la pesée, redoutable et ruineuse pour tous, des colosses les uns sur les autres, il ne l'a pas vu venir, ou s'y est résigné bien complaisamment, ou l'a souhaité; que, comme le pressentiment de l'avenir, le sentiment du passé parfois lui fait défaut; que l'âme du XVIIe siècle français, si près de lui, à savoir la grandeur morale, le haut idéal et l'ardent patriotisme, est chose dont il ne s'aperçoit guère.—Mais j'aime mieux voir de quel soin minutieux il poursuit le menu détail instructif, le trait de moeurs caractéristique et curieux, de quel art aussi il fait revivre avec une sympathie vraie ce siècle de ses prédécesseurs qu'il admire au moins pour sa gloire littéraire et artistique. Il n'y a de patriotisme, en tout Voltaire, que dans le Siècle de Louis XIV; mais vraiment, ici, il y en a.—Et, peut-être on me dira que Voltaire est bien adroit, et que le Siècle de Louis XIV écrit à Berlin était une jolie parade à l'adresse de ceux qui l'appelaient «le Prussien», une rentrée éventuelle bien ménagée, et un bon passeport de retour; mais j'aime mieux me figurer l'homme qui a été Français au moins en ceci que personne ne fut jamais plus Parisien, sentant, une fois en sa vie, l'amour du pays lui venir au coeur au moment où le sol natal lui manque; et, par le soin qu'il prend de dresser un monument à l'honneur de sa patrie, se consolant, ou se châtiant, de l'avoir quittée.

On lira toujours les livres d'histoire de Voltaire, parce que la qualité maîtresse de l'historien, comme l'a dit Thiers, c'est l'intelligence, et que—sauf cette intelligence générale, étendue, pénétrante, qui saisit les lois d'existence et de développement de l'humanité, qui est celle d'un Montesquieu, et qui suppose l'esprit philosophique—Voltaire a toutes les lumières, toutes les agilités, toutes les adresses, et toutes les prudences et tous les scrupules de l'intelligence.— On les lira toujours, parce que le mérite essentiel de l'histoire est la clarté, et que Voltaire est souverainement clair et limpide.—On saura toujours que le tableau de l'Europe depuis le XVe siècle dans l'Essai sur les moeurs est un chef-d'oeuvre, et que les récits du Siècle de Louis XIV et de Charles XII sont incomparables de vivacité, de verve et de lumière.

On reprochera toujours à ces livres d'être insuffisamment composés. Sauf Charles XII, parce que Charles XII est un pur récit, ces ouvrages ne sont jamais construits, aménagés et ramassés autour d'une idée centrale qui les commande et les soutienne. Ils commencent, finissent, et recommencent. On l'a dit du Siècle; on ne l'a pas dit assez de l'Essai, si admirable par endroits. L'Essai est souvent indéfinissable. Est-ce de la philosophie de l'histoire? Est-ce de l'histoire anecdotique? C'est de la philosophie de l'histoire intermittente, et de l'histoire sautillante et saccadée. C'est une étude sur «l'esprit et les moeurs» qui s'oublie elle-même à chaque instant, et laisse la place à l'histoire proprement dite, incomplète du reste, ou au désordre tumultueux des petits faits amusants et des anecdotes satiriques. A tout prendre, c'est un joli chaos. Le livre fermé, cherchez à en retrouver ou rétablir la ligne générale et le dessin.