Note 73:[ (retour) ] «L'habitude est une seconde nature; et aussi, la nature est première habitude.»
Chez Diderot c'était là plus qu'une imagination d'un moment. La matière vivante, éternelle et éternellement douée de force, et, sans plan préconçu, sans but, sans «cause finale», sans intelligence ordonnatrice, évoluant indéfiniment, soulevé d'une sorte de perpétuel bouillonnement, créant des êtres, puis d'autres êtres, des espèces, puis d'autres espèces; versant l'élément nutritif dans l'animal, et en faisant de la sensation et des passions; dans l'homme, et en faisant de la sensation, de la passion et de la pensée; rejetant l'animal et l'homme dans l'éternel creuset, et, de ces fibres qui pensèrent, faisant des végétaux, qui deviendront plus tard, sous forme d'animal ou d'homme, des choses sentantes et pensantes à leur tour: c'est le système qui séduit son esprit et la vision où son imagination se complaît. —Il est matérialiste comme un Lucrèce, en poète, et autant par exaltation que par raisonnement. La «nature» l'enivre et le transporte hors de lui-même. Il en reçoit «l'enthousiasme» comme d'autres croient le recevoir du ciel. Relisez cette page si curieuse, belle du reste, qui est égarée, comme presque toutes les belles pages de Diderot, dans un endroit où elle n'a que faire[74]:
Note 74:[ (retour) ] Début du Second entretien sur le fils naturel.
Il m'entendit et me répondît d'une voix altérée:
«Il est vrai. C'est ici qu'on voit la nature. Voici le séjour sacré de l'enthousiasme. Un homme a-t-il reçu du génie? Il quitte la ville et ses habitants. Il aime, selon l'attrait de son coeur, à mêler ses pleurs au cristal d'une fontaine; à porter des fleurs sur un tombeau; à fouler d'un pied léger l'herbe tendre de la prairie; à traverser à pas lents des campagnes fertiles; à contempler les travaux des hommes, à fuir au fond des forêts. Il aime leur horreur sacrée... Qui est-ce qui s'écoute dans le silence de la solitude? C'est lui... C'est là qu'il est saisi de cet esprit, tantôt tranquille et tantôt violent, qui soulève son âme et qui l'apaise à son gré.
«Oh! nature! tout ce qui est bien est renfermé dans ton sein. Tu es la source féconde de toutes les vérités!... L'enthousiasme naît d'un objet de la nature. Si l'esprit l'a vu sous des aspects frappants et divers, il en est occupé, agité, tourmenté. L'imagination s'échauffe, la passion s'émeut... l'enthousiasme s'annonce au poète par un frémissement qui part de sa poitrine et qui passe d'une manière délicieuse et rapide jusqu'aux extrémités de son corps. Bientôt c'est une chaleur forte et permanente qui l'embrase, qui le fait haleter, qui le consume, qui le tue, mais qui donne l'âme, la vie à tout ce qu'il touche. Si cette chaleur s'accroissait encore, les spectres se multiplieraient devant lui. Sa passion s'élèverait presque au degré de la fureur.»
Voilà l'extase, voilà le grain de folie, voilà le mysticisme, car l'homme est toujours mystique par quelque endroit, de Diderot. L'adoration de la nature a été son genre de piété. Il trouve la nature auguste, douce, bonne, et bonne conseillère. «Tout est bon dans la nature.» Ce n'est pas elle qui pervertit l'homme; c'est l'homme qui se pervertit malgré elle; «ce sont les misérables conventions et non la nature qu'il faut accuser[75]. Ecoutez-la: elle ne vous donnera que de bonnes et salutaires instructions. Elle vous dira: «O vous qui, d'après l'impulsion que je vous donne, tendez vers le bonheur à chaque instant de votre durée, ne résistez pas à ma loi souveraine. Travaillez à votre félicité; jouissez sans crainte; soyez heureux. Vainement, ô superstitieux, cherches-tu ton bien-être au delà des bornes de l'univers où ma main t'a placé.... Ose t'affranchir du joug de cette religion, ma superbe rivale, qui méconnaît nos droits; renonce à ces dieux usurpateurs de mon pouvoir, pour revenir sous mes lois. Reviens donc, enfant transfuge, reviens à la nature! Elle te consolera, elle chassera de ton coeur ces craintes qui t'accablent, ces inquiétudes qui te déchirent, ces haines qui te séparent de l'homme que tu dois aimer. Rendu à la nature, à l'humanité, à toi-même, répands des fleurs sur la route de ta vie....»
Note 75:[ (retour) ] De la poésie dramatique.—Du drame moral.
—C'est le retour à l'état sauvage que prêche là ce singulier philosophe!—N'en doutez pas un instant; et son dernier mot sur ce point est le Supplément au voyage de Bougainville, qu'il m'est difficile d'analyser ici, mais que je prie qu'on croie que je ne calomnie pas en l'appelant une priapée sentimentale. Plus de religion, cela va sans dire; mais aussi plus de morale, et plus de pudeur! La nature (ceci est parfaitement vrai) ne connaît ni l'une, ni l'autre, ni la troisième. Toutes ces choses sont des «inventions» humaines, imaginées par des tyrans pour nous gêner et nous rendre misérables. «Il existait un homme naturel: on a introduit au dedans de cet homme un homme artificiel, et il s'est élevé dans la caverne une guerre civile qui dure toute la vie. Tantôt l'homme naturel est le plus fort; tantôt il est terrassé par l'homme moral et artificiel.... Cependant il est des circonstances extrêmes qui ramènent l'homme à sa première simplicité: dans la misère l'homme est sans remords, dans la maladie la femme est sans pudeur[76]..»—Et à la bonne heure!
Note 76:[ (retour) ] Supplément au voyage de Bougainville.