Que faire donc: «Faut-il civiliser l'homme ou l'abandonner à son instinct?» Pressé de «répondre net», Diderot ne se fera pas prier: «Si vous vous proposez d'en être le tyran, civilisez-le, empoisonnez-le de votre mieux d'une morale contraire à la nature, éternisez la guerre dans la caverne», c'est ce qu'ont fait tous les tyrans parés du beau titre de civilisateurs: «J'en appelle à toutes les institutions politiques, civiles et religieuses: examinez-les profondément; et je me trompe fort, ou vous verrez l'espèce humaine pliée de siècle en siècle au joug qu'une poignée de fripons se promettait de lui imposer.»—Voulez-vous, au contraire, «l'homme heureux et libre? Ne vous mêlez pas de ses affaires.... Méfiez-vous de celui qui veut mettre l'ordre»[77]..

Note 77:[ (retour) ] Supplément au voyage de Bougainville.

On voit assez que Diderot a été l'ami et le premier inspirateur de Rousseau. Le retour à l'état de nature leur a été longtemps une chimère et une impatience communes. Tous les deux ont cru fermement qu'état social, état religieux, état moral étaient des inventions humaines, des supercheries ingénieuses et malignes imaginées un jour, et non par tous les hommes pour vivre et durer, mais par quelques hommes pour opprimer les autres, ce qui, comme on sait, est si agréable! Tous deux ont eu cette idée; seulement, gênés tous les deux par l'état social, chacun en a repoussé plus spécialement et avec plus de force ce qui l'y gênait davantage: Rousseau insociable, la sociabilité; Diderot intempérant, la morale.—Et, du reste, Rousseau, réfléchi et concentré, a reculé devant le scandale d'une attaque directe à la morale commune; Diderot, débraillé, scandaleux avec délices, et fanfaron de cynisme, a poussé droit de ce côté-là, avec insolence et bravade.

Et quoi qu'il en soit, c'était bien là le dernier terme de «l'évolution» des idées ou des tendances dissolvantes du XVIIIe siècle. Entendez bien que toute doctrine philosophique est le résultat, d'une part, de l'état d'esprit d'une génération, d'autre part, de son état de passions; résume plus ou moins bien d'un côté ce qu'elle sait, de l'autre ce qu'elle désire. Le XVIIIe siècle français a été une lassitude et une impatience de toutes les règles, de tout le joug social, jugé trop lourd, trop étroit et trop inflexible. Richelieu, Louis XIV, Louvois, Bossuet, Villars et la morale janséniste, tout cela se tient parfaitement dans l'esprit des hommes de 1750, et c'est à leurs yeux autant de formes diverses d'une tyrannie lentement élaborée et machinée par les ennemis de l'humanité. C'est «l'invention sociale» avec ses éléments divers, législation dure, répression implacable, religion austère, morale, luttant contre la nature. C'est toute cette invention sociale qu'il faut, les modérés disent adoucir, les fougueux disent supprimer. On commence par lui contester ses titres. On la représente proprement comme une invention, comme quelque chose qui pourrait ne pas être, qui a commencé, qui peut finir, et qui ne doit pas se dire légitime, parce qu'elle n'est pas nécessaire. Et de cette invention on ruine, les unes après les autres, toutes les parties essentielles. On s'attache à montrer, pour ce qui est de la législation, qu'elle n'est pas raisonnable, pour ce qui est de l'autorité, qu'elle est despotique, pour ce qui est de la religion, qu'elle n'est pas divine.—Et il reste la morale, à laquelle on n'ose point toucher d'abord. Cependant Vauvenargues réclame déjà en faveur de la nature, qu'il lui semble qu'on réprime trop, et des «passions», dont il lui paraît que certaines sont belles et «nobles». Et Rousseau hésite, cherchant d'abord à mettre le «sentiment» à la place de la morale «artificielle», revenant plus tard à une sorte de morale rattachée à la croyance en Dieu et en l'immortalité de l'âme, c'est-à-dire à une morale religieuse, qui n'exclut que le culte.

Et Diderot plus audacieux, non seulement, dans la destruction de l'invention sociale, va jusqu'à la ruine de la morale, mais surtout, et presque exclusivement, insiste sur ce point, et y porte tout son effort. Ce qu'il y a de plus «artificiel» pour lui dans toutes ces inventions méchantes et funestes, c'est la moralité. C'est elle (et en ceci il a raison) qui éloigne le plus l'homme de l'état de nature où vivent les animaux et les plantes. La nature est immorale. D'autres en concluent que l'homme doit mettre toute son énergie à s'en distinguer. Il en conclut qu'il doit la suivre, sans vouloir s'apercevoir que si la nature est immorale, ce qui peut séduire, elle est féroce aussi, et par suite, ce qui peut faire réfléchir. Mais le besoin d'affranchissement l'emporte dans son esprit, et le dernier fondement de la forteresse sociale, respecté encore, ou indirectement et mollement attaqué, c'est où il se porte avec colère et véhémence. Avec lui le cercle entier, maintenant, est parcouru, et la dernière extrémité où la réaction violente contre l'état social, trop gênant et pénible, pouvait atteindre, c'est lui qui y est allé.

N'en concluez pas que ce soit un coquin. C'est un homme qui s'amuse. Il n'attache pas lui-même grande importance à ces ouvrages épouvantables où il y a de l'ingénieux, de l'éloquent et du criminel. Il en parle comme d'impertinences, «d'extravagances» et de «bonnes folies». Ce sont gaietés et propos de table. C'est à cela qu'il se délasse de l'Encyclopédie. Considérez toujours Diderot comme un homme qui s'enivre facilement. C'est son tempérament propre. Il se grisait de sa parole, et il parlait sans cesse; il se grisait de ses lectures, de ses pensées et de son écriture; il se grisait d'attendrissement, de sensibilité, de contemplation et d'éloquence, devant une pensée de Sénèque, une page de Richardson, la Marne, parce qu'elle venait de son pays, ou un tableau de Greuze; et ensuite venait le verbiage intarissable, l'épanchement indiscret et indéfini, allant au hasard, plein de répétitions, encombré de digressions, coupé ça et là de pensées profondes, de mots éloquents, de grossièretés et de niaiseries.—Et ses ouvrages de philosophe et de moraliste sont propos d'homme très intelligent, très étourdi et très inconscient qui s'est grisé d'histoire naturelle.

Notez, de plus, que, comme le coeur n'était pas mauvais, et tant s'en faut, Diderot a je ne dis pas sa morale, la morale étant, sans doute, une règle des moeurs, mais sa source, à lui, de bonnes intentions et d'actions louables. Ses déclamations, exclamations et proclamations sur la vertu, ne sont pas des hypocrisies. La vertu pour lui c'est le mouvement «naturel» et facile d'un bon coeur, le penchant altruiste, la sympathie pour le semblable, qui chez lui, en effet, est très vive; et il croit que l'homme n'a vraiment pas besoin d'autre chose.

A la vérité, il varie un peu sur ce point, comme sur tous. Je le vois dire quelque part: «C'est à la volonté générale que l'individu doit s'adresser pour savoir jusqu'où il doit être homme, citoyen, sujet, père, enfant, et quand il lui convient de vivre et de mourir. C'est à elle à fixer les limites de tous les devoirs», et cela, s'il s'y tenait, ce serait une règle, une loi du devoir, assez variable, vraiment, et dangereuse, cependant une loi.—Mais d'autre part, et plus fréquemment, il a cette idée, un peu confuse, mais dont on voit bien qu'il est souvent comme tenté, que c'est dans le fond de son coeur que l'individu, isolé, sans s'inquiéter de la pensée et de la volonté générale, et même s'y dérobant et luttant contre elles, trouve l'inspiration bonne et vertueuse. L'homme de bien crée le devoir, fait la loi morale. Il ne la reçoit point: elle coule de lui. Deux fois, dans l'Entretien d'un père avec ses enfants» et dans Est-il bon? Est-il méchant? il a, sinon conclu, du moins fortement penché en ce sens. Un homme en possession d'un testament qui dépossède des malheureux et qui gonfle inutilement l'avoir de gens riches, désintéressé du reste absolument dans l'affaire, peut-il brûler le testament? Diderot ne cache point qu'il a le plus vif désir de répondre par l'affirmative. —Un homme, pour répandre les plus grands bienfaits sur des hommes qui du reste en ont le plus grand besoin, et en sont très dignes, peut-il mettre de côté tout scrupule dans l'emploi des moyens, mentir, tromper, ruser, inventer des fables, et des machines et des fourberies de Scapin? Diderot semble tout près de le croire. Il a ce sentiment, confus je l'ai dit, et qui hésite, mais assez fort, que la morale commune est au-dessus et au-dessous des morales particulières, qu'elle est une moyenne; que, partant, tel homme peut se sentir meilleur qu'elle, et du droit que lui fait cette conscience, agir d'après sa loi personnelle.

C'est à peu près cela que l'on peut, si l'on y tient, appeler la morale de Diderot. Je n'ai même pas besoin de dire que, quoique plus aimable, et nous réconciliant un peu avec lui, elle procède du même fond que son immoralité. C'est toujours l'homme naturel opposé à «l'homme artificiel et moral»; c'est toujours la société, la communauté, le consensus qui est dépossédé du droit, abusivement et frauduleusement pris, de nous faire penser et agir, de diriger nos doctrines et nos volontés. Plus de loi que je n'ai point faite! Plus de devoir que je ne sais quel ancêtre, peut-être, probablement, fourbe et fripon, a tracé pour moi. En thèse générale, point de morale aucunement. La morale est une invention d'anciens tyrans subtils; c'est une des pièces de l'homme artificiel qu'on a introduit en nous. Si cependant vous voulez une règle, ou quelque chose qui s'en rapproche, fiez-vous à vous-même scrupuleusement interrogé; quelque chose de bon parlera en vous, qui vous dirigera bien, même contre le gré de la loi civile.

Voilà bien comme le dernier terme de l'individualisme orgueilleux et intransigeant. Au fond, et certes sans qu'il s'en doute, ce que le XVIIIe siècle nie le plus énergiquement, c'est le progrès. Le progrès, s'il y a progrès, c'est sans doute le résultat de l'effort commun de l'humanité à travers les âges, c'est ce que les hommes, peu à peu, et les fils profitant des travaux et héritant de la pensée des pères, ont fini par établir et par accepter comme vérités au moins provisoires, lumières pour se guider, et forces pour se soutenir. Cet «homme artificiel», en admettant même qu'il soit artificiel, cet homme social, religieux et moral, ce n'est pas un enchanteur qui l'a imaginé un jour, ce sont les hommes, les générations successives qui l'ont fait peu à peu; et si rien n'est plus naturel et ne semble plus légitime que le modifier à notre tour, c'est-à-dire continuer de le faire; le repousser tout entier, le déclarer tout entier une erreur et un monstre, vouloir le supprimer purement et simplement, c'est une sorte de nihilisme sociologique; c'est proclamer que les hommes, pensant ensemble pendant mille siècles, n'aboutissent qu'à une cruelle et méprisable absurdité, ce qui est possible, mais, s'il était vrai, devrait, non vous donner tant d'audace à penser à votre tour et tant de confiance en vos décisions individuelles, mais vous décourager à tout jamais de toute pensée et de toute recherche, et vous dissuader de recommencer, en la reprenant à son point de départ, une expérience qui a si malheureusement réussi.—A moins que vous ne soyez convaincu que vous seul, abstraction et destruction faite de tout ce que la pensée de vos prédécesseurs amendés les uns par les autres vous a appris, êtes capable d'une pensée saine et d'un regard juste; et c'est bien là l'immense et puéril orgueil des radicaux du XVIIIe siècle.