Notez aussi que ce manque de composition dont nous voyions tout à l'heure qu'il réussit à peu près à faire une grâce, n'en révèle pas moins une singulière pauvreté de fond. Où la composition est absente, mais je dis absolument, tenez pour certain que c'est l'invention même qui manque. Si l'on ne compose point, c'est qu'on n'a point trouvé ou une forte idée à vous soutenir, ou un personnage vrai, profond et puissant, qui vous obsède. Gil Blas est composé, quoi qu'on puisse dire. Le personnage de Gil Blas lui fait un centre et lui donne son unité. Candide est composé. Il gravite autour d'une idée dont on sent toujours la présence, et qui de temps à autre, fréquemment, ramène à elle le regard, haut sur l'horizon. Ni Jacques ni la Religieuse ni les Bijoux ne sont composés, parce que Diderot, demi-artiste, demi-penseur, artiste par saillies, penseur par belles rencontres, n'est ni grand penseur, ni grand artiste, et ne sait rassembler son oeuvre, souvent si brillante, ni autour d'un caractère vigoureux, complet et vraiment vivant, ni autour d'une idée importante et considérable.
Je ne vois qu'une oeuvre vraiment forte, serrée, qui descende profondément dans la mémoire, parmi toutes les improvisations prestigieuses de Diderot: c'est le Neveu de Rameau. Là encore c'est l'oeil qui a guidé la main. Le neveu de Rameau est un personnage réel que Diderot a vu et contemplé avec un immense plaisir de curiosité. Il l'a aimé du regard avec passion. Mais cette fois le personnage était si attachant, si curieux, et pour bien des raisons (pour celle-ci en particulier qu'il était comme l'exagération fabuleuse, l'excès inouï et la caricature énorme de Diderot lui-même) Diderot a tant aimé à le regarder, qu'il en a oublié d'être distrait, qu'il en a oublié les digressions, les bavardages, les a parte, les questions à l'interlocuteur imaginaire, et les réponses de celui-ci et les répliques à ces réponses; qu'il a concentré toute son attention sur son héros; qu'il a eu, non seulement son oeil de peintre, comme toujours, mais, ce qu'il n'a jamais, la soumission absolue à l'objet, et que l'objet s'est enlevé sur la toile avec une vigueur incomparable. Qu'on se figure un personnage de La Bruyère tracé avec la largeur de touche et la plénitude de Saint-Simon. —Et là encore il n'y a pas d'imagination proprement dite; ce n'est qu'un portrait, mais un portrait fait de génie.—Sauf cette rencontre, Diderot n'est qu'une sorte de chroniqueur spirituel et diffus, ou un novelliste à qui manque ce qui est le charme même de la nouvelle, le concentré et le ramassé vigoureux. Il est, sauf ce Neveu de Rameau, un romancier qu'on se rappelle avoir lu avec amusement, mais qui ne fait ni penser ni se souvenir. Ni on ne vit au cours de son existence, avec aucun de ses personnages, ni on ne réfléchit, le livre fermé, sur une pensée générale de quelque grandeur ou portée. Reste qu'il est un narrateur amusant et un metteur en scène presque inimitable, parce qu'il avait de la vie, et des yeux qui ne lâchaient point leur proie; et c'est ce que je me plais à répéter.
Diderot s'est essayé à l'art dramatique, et c'est où il a le moins réussi. Tout lui manquait, à bien peu près, pour y entrer, pour s'y reconnaître, pour y avoir l'emploi de ses qualités. Et d'abord remarquez qu'il a beaucoup réfléchi sur l'art dramatique et que c'est un grand raisonneur en questions théâtrales. Mauvais signe. Il peut exister, et la chose s'est vue, un homme assez complet et assez bien doué pour être d'une part un théoricien d'art dramatique, d'autre part pour être capable d'oublier toute théorie quand il prend sa plume de théâtre, condition nécessaire pour s'en bien servir. Mais la rencontre est rare. D'ordinaire, des théories familières et chères au critique, les unes s'évanouissent et lui échappent, dont il faut le féliciter, quand il conçoit une pièce de théâtre; mais quelques-unes restent, celles auxquelles il tient le plus, et c'est encore trop, et son imagination de créateur en est refroidie et paralysée, quand ce n'est pas chose plus grave, que la théorie reste parce que l'imagination n'est pas venue. Ceci est le cas de Diderot.
Il avait une foule d'idées vagues sur le théâtre; d'idées vagues, obscurcies encore par ce verbiage incohérent et fumeux, qui lui est naturel quand il dogmatise, et qui est cruel pour le lecteur. De ce chaos, où je crains qu'il n'y ait beaucoup de vide, je tire du mieux que je peux les trois ou quatre doctrines les plus saisissables.
Il voulait plus de naturel au théâtre, comme tout le monde; car, d'âge en âge, le naturel de l'époque précédente paraît le pire conventionnel à celle qui vient; et cela est nécessaire, parce que, seulement pour se maintenir au même degré de conventionnel, il faut réagir contre le conventionnel tous les cinquante ans, sans quoi l'on tomberait dans le pur procédé en deux générations.—Il voulait donc plus de naturel, ce qui, pour lui, voulait dire: point de vers, moins de discours, et moins de paroles,—de la prose, plus de cris et plus de gestes. Un sauvage entre à la Comédie française; il ne comprend rien à des gens qui parlent un langage rythmé, qui à une question de vingt lignes répliquent par une réponse de trente, et qui se tiennent bien en s'insultant, et se donnent cérémonieusement la mort.—Remarquez que le sauvage regardant une statue ne comprendrait rien, non plus, à une femme toute blanche d'un blanc de céruse, qui garde une immobilité absolue et qui ne cligne pas des yeux; qu'un sauvage regardant un tableau ne comprendrait rien à des personnages dont on ne peut pas faire le tour, et qu'on ne peut voir que d'un côté et même à une certaine place précise; que l'art est précisément l'art, et reste l'art, en se séparant franchement de la nature, et en n'essayant point d'en donner l'illusion, mais seulement une certaine ressemblance, à l'exclusion des autres, et qu'on frémit à imaginer ce que serait une statue de cire qui ferait la révérence et qui, par un mécanisme ingénieux, vous réciterait le sonnet d'Anvers; que, précisément parce que le théâtre, le plus complexe des arts, donne, non pas une ou deux, mais huit ou dix ressemblances et imitations de la vie, il faut d'autant plus, pour qu'il ne tombe pas dans le trompe-l'oeil, l'illusion puérile et le contraire même de l'art, qu'il conserve avec soin un certain nombre de contre-vérités ou de contre-réalités salutaires, préservatrices, artistiques pour tout dire; et que le vers, par exemple, ou le discours soutenu, ou l'attitude noble, ou des Romains, des Grecs, des Cid, des Paladins ou des Dieux parlant et marchant devant les Français de 1750, sont justement de ces contre-réalités qui ne constituent point l'art, mais en sont les conditions nécessaires.
Et qu'il faille, à chaque génération, s'inquiéter, cependant, d'introduire un peu de réalité nouvelle, c'est-à-dire, pour beaucoup mieux parler, de modifier par un souci de la réalité le conventionnel de l'âge précédent pour ne pas tomber dans un pire, à savoir dans le même se continuant, s'imitant et se répétant; j'en suis d'avis, et j'ai pris soin de le dire, et je félicite Diderot, sinon de sa théorie, du moins de sa préoccupation[80].. Nous verrons ce que, dans la pratique, il en a gardé.
Note 80:[ (retour) ] Par exemple, il insiste sur l'abrogation nécessaire des valets et des servantes qui mènent l'action, ou des scènes entre valets et servantes répétant les scènes entre maîtres et maîtresses, et c'est bien là ce conventionnel suranné et épuisé qu'il faut savoir rajeunir.
Il voulait, de plus, que le théâtre fût moralisateur. En cela il était dans la tradition du théâtre français et surtout de la critique dramatique française. Sur ce point, l'indépendant Diderot est d'accord avec Scaliger, avec Dacier, avec l'abbé d'Aubignac, avec Marmontel et avec Voltaire. Il n'est guère, du XVIe siècle au XIXe, de théoricien dramatique qui n'ait vivement insisté sur la nécessité de moraliser le théâtre, et de moraliser du haut du théâtre. Seulement au XVIIIe siècle ce penchant fut plus fort que jamais. Et il était mêlé de bon et de mauvais, comme la plupart des penchants. —D'un côté, l'idée de remplacer les prédicateurs chatouillait l'amour-propre des philosophes; d'autre part, ils sentaient bien, ce qui leur fait honneur, que la direction morale, qui autrefois venait de la religion, commençant à languir, il en fallait sans doute une autre, et qu'il n'y avait guère que la littérature qui pût recueillir ou essayer de prendre cette succession.—Quoi qu'il en soit, Diderot est sur ce point de l'avis de tout son temps. Il ne s'en distingue qu'en allant plus loin, ayant accoutumé d'aller toujours plus loin que tout le monde. Il voudrait que le drame fût non seulement un sermon; mais, comment dirai-je? une sorte de soutenance de thèse. «J'ai toujours pensé qu'on discuterait un jour au théâtre les points de morale les plus importants, et cela sans nuire à la marche violente et rapide de l'action dramatique.... Quel moyen (le théâtre) si le gouvernement en savait user et qu'il fût question de préparer le changement d'une loi ou l'abrogation d'un usage!»
Enfin Diderot estime qu'on pourrait renouveler le théâtre en substituant la peinture des conditions à la peinture des caractères. Entendez par «condition» l'état où est un homme dans la famille: on est «un père,» «un fils», «un gendre»; ou dans la société: on est magistrat, on est soldat, etc.
La critique s'est trop exercée sur cette vue de Diderot. Elle n'est pas méprisable. Ce qu'il y avait de suranné dans l'ancienne conception des «caractères» au théâtre, c'est que les «caractères» étaient devenus des abstractions. On étudiait le distrait, le constant, le contradicteur et le glorieux, comme s'il y avait un homme au monde qui strictement ne fût que glorieux, que contradicteur ou distrait. L'homme en soi, et encore réduit à sa passion maîtresse, et sans le moindre compte tenu des impressions que ses entours ont dû faire sur lui et de l'empreinte qu'elles y ont dû laisser, voilà ce que les dramatistes prétendaient avoir devant les yeux; ce qui conduit à croire qu'ils n'avaient en effet sous le regard qu'un mot de la langue française dont ils faisaient méthodiquement l'analyse.—Diderot se disait qu'un homme peut être né contradicteur, et, partant, être cela; mais qu'il est bien plus ce que la pression longue et continue de l'habitude, des fonctions exercées, des préjugés de classe reçus et conservés, a fait de lui. Père depuis trente ans, un homme n'est plus qu'un père; magistrat depuis dix ans, un homme n'est plus que magistrat; et ainsi de suite. En d'autres termes, le caractère acquis remplace le caractère inné.—J'ai la prétention, dont je m'excuse, d'exposer la théorie de Diderot beaucoup plus clairement qu'il n'a fait; mais je ne crois pas le trahir.