Elle ne manque pas de justesse; surtout elle ouvre à la «comédie de caractères» un chemin nouveau que ce sera à elle d'éprouver. Mais Diderot a peut-être tort de croire qu'il faille substituer purement et simplement les conditions aux caractères, comme si les conditions étaient tout, et les caractères si peu que rien. Notez d'abord que les conditions sont: ou des effets du caractère,—ou des forces en lutte contre le caractère, —et autant que dans les deux cas il faut s'inquiéter du caractère autant que de la condition. Je suis époux et père parce que j'étais homme de famille, et dans ce cas, quand vous croyez et prétendez étudier ma condition, c'est mon caractère que vous étudiez, et la «substitution» est nulle, et il n'y a aucun renouvellement de l'art.—Ou bien je suis époux et père, par suite de circonstances, et quoique je ne fusse pas né pour cela; et alors le drame sera très probablement la lutte entre mon caractère et ma condition, entre mon caractère inné et mon caractère acquis, dont les forces commencent à se montrer; auquel cas il faut bien que vous connaissiez mon caractère autant que ma condition; et la pire erreur serait de ne vouloir connaître et peindre que cette dernière, puisque par cette omission ou négligence, c'est le drame même qui disparaîtrait.

De plus, à considérer les conditions comme de véritables caractères, tant on suppose qu'elles ont pétri, modelé et sculpté l'homme qu'elles ont saisi, encore est-il que les conditions sont des caractères d'emprunt qui n'ont pas la profondeur et la plénitude de caractères innés. Elles sont les attitudes et les gestes appris de la personne humaine plutôt que des ressorts intimes et permanents. Ce sont des modifications de caractère, et non des caractères.—Dès lors, autant elles sont intéressantes, montrées avec le caractère qu'elles ont modifié, autant elles sont comme vides et comme sans support, présentées sans ce caractère et abstraites de lui.—Et de là cette conséquence curieuse: loin que Diderot corrige ce défaut de nos pères qui consistait à donner des abstractions pour des caractères, voilà qu'il y tombe plus qu'eux. Tout au moins, en un autre sens, il procède exactement de même. Eux nous donnaient pour tout un homme un défaut. Lui nous donne pour tout un homme, une habitude prise, ou un préjugé, ou une mine. Peindre l'inconstant c'est faire une abstraction; mais peindre le juge d'instruction, c'est en faire une autre. Ecrire l'Avare c'est abstraire; mais écrire le Père de famille c'est abstraire encore. Ce qu'il nous faut mettre devant les yeux, c'est un homme avec sa faculté maîtresse, modifiée, ou aidée et exagérée, ou combattue par sa condition, c'est-à-dire l'homme avec son fond, et avec la pression que font sur lui ses entours, et le pli qu'ils laissent sur lui.—Et, par exemple, ce n'est ni l'avare ni le père de famille qu'il faut écrire, mais l'avare père de famille, et c'est précisément ce qu'a fait Molière quand il a créé Harpagon.—D'où il suit qu'au lieu de faire un pas en avant, Diderot en faisait un en arrière sur ceux qui, tout en procédant par «caractère», d'instinct n'en montraient pas moins l'homme concret et complet, en présentant ce caractère dans le cadre que la «condition» lui faisait, avec l'appoint que la «condition» y ajoutait, dans le jeu, enfin, et le branle où la «condition» ne pouvait manquer de le mettre.

Voilà ce que Diderot n'a point vu. Il n'en reste pas moins qu'apercevoir une partie de la vérité, et celle justement que les contemporains n'aperçoivent pas, c'est contribuer à la vérité, et qu'abstraction pour abstraction, il valait mieux pencher vers celles où l'on ne songeait pas, que rester dans celles où l'on s'obstinait. La théorie de Diderot avait donc et de la justesse et surtout de la portée.

Elle n'était point, du reste, une rencontre et comme un accident dans la pensée de Diderot. Il me semble qu'elle se rattachait à l'ensemble de sa doctrine, ou, si l'on veut, de ses penchants. Médiocre et même mauvais moraliste, médiocre et même à peu près nul comme psychologue, il ne devait guère voir dans l'homme que des instincts innés qui se développent, grandissent, et se font leur voie; «naturaliste» et grand adorateur des forces matérielles, il devait voir l'homme plutôt comme engagé dans l'immense, rude et lourd mouvement des choses, et absolument asservi par elles; il devait le voir bien plutôt comme un effet que comme une cause, et comme une résultante que comme une force, et dès lors c'était l'homme déterminé et «conditionné», c'était l'homme tellement modifié par sa fonction qu'il fût comme créé par elle, et en dernière analyse exactement défini par elle, qu'il devait s'imaginer, et par conséquent croire qu'il fallait peindre.

De toutes ces théories, Diderot, lorsqu'il a passé de la théorie à la pratique, n'en a guère retenu qu'une, c'est à savoir l'idée qu'il fallait moraliser sur la scène. Il a peu rencontré et même peu cherché ce naturel qu'il recommandait, et s'il n'a guère peint des caractères, il n'a pas davantage peint véritablement des «conditions». Le naturel de Diderot s'est réduit à éviter le discours suivi et à mettre souvent plusieurs points dans le texte de ses dialogues. Encore n'en met-il pas plus que La Chaussée. Mais le vrai naturel lui est aussi inconnu que possible, et ses couplets sont des harangues ampoulées comme, dans Balzac, étaient les lettres ad familiares. On a tout dit sur ces déclamations qui dépassent les limites légitimes et traditionnelles du ridicule, et je n'y insisterai pas davantage.

Quant à la manie moralisante, elle s'étale dans ce théâtre de Diderot de la façon la plus indiscrète et aussi la plus désobligeante. On voit bien pourquoi et en quoi Diderot se croyait nouveau quand il insistait sur cette doctrine de la moralisation par le théâtre. Elle n'était pas nouvelle; mais par la manière dont Diderot prétendait l'appliquer elle avait quelque chose de nouveau. Dans le drame, Diderot «moralise» et dogmatise de deux façons, par la maxime, comme au XVIe siècle, et par les conclusions, par les tendances que comportent et que suggèrent les dénouements. Il est plus rare, quoiqu'il y ait encore dans Alzire de belles leçons sur la tolérance, que la morale procède dans le théâtre de Voltaire par tirade. C'est sa méthode perpétuelle dans le théâtre de Diderot. Son drame n'est absolument qu'un prétexte à sermons laïques, et tout son théâtre n'est que sermons reliés en drames. Sa comédie nouvelle n'est qu'une «comédie ancienne» où il n'y aurait que des parabases.

Cela est ennuyeux d'abord: ensuite cela manque absolument le but poursuivi. Le propos délibéré de mettre une doctrine morale en lumière est, d'expérience faite, le moyen (un des moyens, car, hélas! il y en a d'autres) de ne point réussir en une oeuvre littéraire. On n'a jamais vraiment bien su pourquoi il en est ainsi; mais toutes les épreuves sont concluantes. —Peut-être cela tient-il tout simplement à ce qu'il en est tout de même dans la vie réelle. L'acte moral est toujours chose louable et qu'on respecte; mais pour qu'il ait sa chaleur communicative, sa vertu pénétrante et vivifiante, pour qu'il soit aimable et, partant, pour qu'il ait tout son effet, il faut qu'il ne soit pas concerté, qu'il n'ait pas trop l'air de se rendre compte de lui-même, qu'il ait un certain abandon et oubli de soi. Sinon, il a l'air moins d'un acte que d'une leçon qui se déguise en acte. Il reste vénérable bien plutôt qu'il n'est sympathique et contagieux.—L'effet est tout pareil en littérature. Nous aimons tirer la leçon morale des faits qu'on nous met sous les yeux; nous n'aimons pas qu'on nous la fasse.

Voilà une des raisons pour lesquelles le Père de Famille et le Fils naturel sont des oeuvres si ennuyeuses. Il y a malheureusement d'autres raisons. Deux choses manquent essentiellement à Diderot, qui ne laissent pas d'être importantes pour l'auteur dramatique, la connaissance des hommes et l'art du dialogue. Il n'avait aucune faculté de psychologue. Jamais un homme n'a été pour lui un sujet d'études, parce que chaque homme lui était une cible d'éloquence. Toute personne qui entrait chez lui était immédiatement roulée dans le flot bouillonnant de son discours. Un torrent est médiocre observateur et mauvais miroir.—Et il ignorait l'art du dialogue pour la même cause. Sur quoi l'on m'arrête. Les dialogues semés dans les romans et les salons de Diderot sont pleins de verve. Il est vrai. Mais ce ne sont pas des dialogues, ce sont des monologues animés. C'est toujours Diderot qui s'entretient avec lui-même. Il se multiplie avec beaucoup d'agilité et de fougue; mais il ne se quitte point. Il est de ceux qui font à eux seuls toute une discussion. «Vous me direz que.... J'entends bien qu'on me répond.... Tout beau! dira quelqu'un»; mais qui, du reste, ne discutent jamais. Ces gens-là, à force de se faire l'objection à eux-mêmes, n'ont jamais eu ni la patience ni le temps d'en entendre une.—Ainsi Diderot dans ses dialogues. Il dit quelque part: «Entendre les hommes, et s'entretenir souvent avec soi: voilà les moyens de se former au dialogue.» Le second ne vaut rien, et Diderot l'a pratiqué toute sa vie; le premier est le vrai, et Diderot ne l'a jamais employé, pour avoir consacré tout son temps au second. Aussi, dans ses drames, c'est toujours le seul Diderot qu'on entend. A peine déguise-t-il sa voix. C'est un soliloque coupé par des noms d'interlocuteurs. Comme Diderot a cru que le naturel consistait à mettre des points de suspension au milieu des phrases, il a cru que le dialogue consistait à mettre beaucoup de tirets dans une dissertation.

Une seule de ses comédies offre un certain intérêt. C'est celle où il ne s'est souvenu d'aucune de ses théories, et où il a peint le seul caractère qu'il connût un peu, à savoir le sien. C'est Est-il bon? Est-il méchant? —Dans Est-il bon? point de prétention moralisante; point de «condition», et au contraire, un caractère qui n'est modifié par aucune condition particulière; et enfin le défaut ordinaire de Diderot devient ici presque une qualité, puisque ce défaut consistait à ne pouvoir sortir de soi, et qu'ici c'est au centre de lui-même qu'il s'établit. On dira tout ce que l'on voudra, et il y a à dire, sur la composition bizarre de cet ouvrage, sur les inutilités, sur les longueurs; et que cette comédie ne peut être mise à la scène, et je le crois; mais le personnage central est singulièrement vivant et d'un bien puissant relief. Ce Scapin honnête homme, ce «neveu de Rameau» généreux et bienfaisant, ce Sbrigani à manteau bleu, cet homme de moralité douteuse et de générosité toujours en éveil, qui poursuit et atteint des buts excellents par des moyens à mériter d'être pendu, et dont la bonté s'amuse du but où elle tend, et dont la perversité, naturelle à tout homme, se divertit sous cape du moyen employé; cela est original, piquant, inquiétant et hardi, et ambigu et équivoque comme le titre, qui résume très bien la chose; et l'on sent que cela est vrai, et qu'il y a bien en chacun de nous tous un être qui voudrait avoir la joie de conscience des bienfaits répandus, avec le ragoût de la mystification bien combinée et de la demi-escroquerie bien conduite.—Trop spirituel, cet homme-là; mais il est si bon! Trop bon; mais par des stratégies si suspectes qu'il ne risque pas d'être fade.

L'étrangeté même de la composition de cette comédie n'est pas pour me déplaire, au moins à la lire. C'est une comédie faite comme Jacques le Fataliste. Cinq ou six histoires s'y coupent et s'y entre-croisent. Cela est d'un frétillement délicieux, et qui serait vite déconcertant et désespérant, si le principal personnage ne formait centre, et ne ramenait assez clairement tout à lui. Il est là; il a, pour sauver cinq ou six personnes, amorcé cinq ou six intrigues diverses. Elles lui reviennent et lui retombent sur les bras tour à tour: «Ah! voici l'histoire de Paul! Eh bien, elle est en bon train. Ceci, cela, pour la pousser où il faut.... Qu'est-ce? l'affaire Jacques. Elle va mal. Ceci, cela, pour la redresser.... Qu'est-ce encore? Et pourquoi diable me mêlé-je de tout cela? Pour des gens qui ne me sont de rien, et qui jugeront, en fin de compte, que j'ai agi en vrai fripon! Tout coup vaille! Et à l'affaire Bertrand!...»—Autant de dextérité qu'il y a, du reste, de mouvement, de verve et d'entrain, la main de Beaumarchais, discrètement, en tel et tel endroit, et Est-il bon? Est-il méchant? serait une chose très distinguée. Tel qu'il est, c'est une chose très originale.