IV
DIDEROT CRITIQUE D'ART.
Le chef-d'oeuvre de Diderot c'était très probablement sa conversation, et voilà pourquoi les chefs-d'oeuvre qui restent de lui sont, avec le Neveu de Rameau, les Salons et la Correspondance familière. Il n'avait pas la vraie imagination littéraire; mais il avait cette demi-imagination, je l'ai dit, qui consiste à être transporté de ce qu'on voit, à décrire avec ravissement ce qu'on a vu et à y ajouter quelque chose. Diderot est incapable de créer, mais il est très capable de refaire. L'oeuvre d'art ou la chose vue, après avoir saisi ses yeux, saisit son esprit et le met en un mouvement extraordinaire. Sans l'une ou l'autre il n'inventerait rien, ou fort peu de chose; ébranlé par un spectacle, il s'anime, raconte, décrit, déplace et replace, imagine des détails, reconstitue. Il a cette demi-imagination, secondaire, inférieure, mais précieuse encore, et que tant s'en faut que tout le monde ait, qui retient, achève, et recompose. Les Lettres à mademoiselle Volland sont pleines et fourmillantes d'anecdotes vivement contées, de scènes joliment décrites, de croquis, de silhouettes et d'eaux-fortes. Et ces petits tableaux ont ce qu'on ne connaissait guère au XVIIe siècle, la couleur. Non seulement on les voit; mais on les voit dans une sorte de lumière chaude et dans une atmosphère qui vibre et paraît vivante. Il n'y a pas de vide, d'espace mort entre les figures; le tableau entier baigne dans l'air réel et frémissant; la sensation de plénitude est parfaite. Comparez rapidement avec une anecdote de Crébillon fils ou de Voltaire: vous sentirez ce que je veux dire mieux que je ne pourrais l'exprimer.
Avec cet oeil, cette mémoire réchauffante, et cette imagination à la suite, et qui a besoin que quelque chose fasse la moitié de son office, mais vive encore et alerte, il eût été un critique dramatique, ou plutôt un chroniqueur théâtral de premier ordre. Ce sont des tableaux qu'il a regardés; c'était encore mieux son affaire. Les Salons sont très souvent admirables. Il décrit d'abord, puis il refait; c'est son procédé ordinaire. C'est la part de l'oeil et celle de l'imagination spéciale que j'ai dite. Quand l'oeil, si voluptueusement rempli des formes et des couleurs, s'est comme vidé, l'imagination excitée se donne carrière. Elle reprend la matière que le peintre lui a fournie et la dispose d'une autre façon. Elle se joue dans ces limites bornées avec infiniment de souplesse, de vivacité et de bonne grâce: puis elle s'émancipe encore, dépasse un peu le cadre et du tableau du peintre et du tableau refait par elle-même, et se livre à une rêverie, un peu contenue encore, qui est charmante. Ces échappées de fantaisie sont plus agréables ici, et moins inquiétantes qu'ailleurs, parce qu'on sait qu'elles n'iront pas trop loin, seront un peu surveillées par le critique qui ne peut s'endormir tout à fait, seront dominées, du reste, toujours un peu, et, partant, un peu maîtrisées par le souvenir de l'oeuvre qui les a inspirées. Dans ces conditions la verve de Diderot a tout charme, sans ses périls. Comme son imagination a besoin qu'on lui donne le branle, sa verve aussi a toujours besoin qu'on lui donne le ton.
Et je sais tout ce qu'on a reproché à cette critique artistique de Diderot. Cette critique artistique, a-t-on dit, est une critique toute littéraire. Variations d'un lettré à propos de tableaux.—Il est un peu vrai. Et c'est ici qu'il est à propos de faire remarquer quel est le fond même de la critique et de toute l'entente de l'art chez Diderot. Ce n'est autre chose que la confusion des genres. Il a eu sur le théâtre des idées de peintre, et sur la peinture des idées de littérateur. Il a voulu au théâtre des tableaux et sur les toiles des scènes de cinquième acte. Il a été pour un théâtre qui parlât aux yeux et pour une peinture qui parlât aux coeurs; et quand on est méchant, on dit qu'il a été bon critique dramatique au Salon, et bon critique d'art au Théâtre. Cela certes est un défaut, mais qui ne va pas sans sa revanche. Il ne faut pas confondre les genres, mais il ne faut pas les séparer jusqu'à mettre entre eux des lois de proscription. Les arts sont frères. A les confondre, il est vrai qu'on leur fait parler à tous une langue de Babel; mais aussi quand on cultive l'un, être, de nature ou par effort, entièrement étranger et insensible aux autres, c'est risquer de ne connaître que le métier et de s'y confiner. Le poète dramatique ne doit pas viser au tableau, mais qu'il se connaisse en peinture, même pour son art je ne crois pas que ce soit inutile. Le peintre ne doit pas faire propos d'attendrir; mais qu'il sache ce qu'est la personne humaine dans l'attendrissement et la douleur, ce n'est point de trop. Et le critique ne doit pas se tromper d'émotion, et transporter devant les toiles l'état d'esprit qu'il a eu parterre, et c'est un travers où Diderot tombe parfois; mais s'il ne connaissait qu'un genre d'émotion, peut-être risquerait-il de n'en connaître aucun, peut-être en arriverait-il vite, à moins que même il ne partit de là, à ne savoir d'une pièce que si elle est bien faite, et d'une toile rien, sinon que tel ton est juste et tel douteux.
Un critique artiste plutôt que «technique» c'est ce qu'a été Diderot, et c'est le «métier» aussi bien au théâtre qu'au salon qu'il a peu connu; mais ses impressions générales sont justes, et il ne s'est trompé ni sur Greuze ni sur Sedaine.—Remarquons de plus que si sa critique est si littéraire, c'est que la peinture de son temps est bien littéraire aussi. Il a affaire à des tableaux qui s'appellent quelquefois, et même souvent: Le Clergé, ou la Religion qui converse avec la Vérité; —Le Tiers Etat, ou l'Agriculture et le Commerce qui amènent l'Abondance;—Le Sentiment de l'amour et de la nature cédant pour un temps à la Nécessité; —L'Etude qui veut arrêter le Temps;—La Justice que l'Innocence désarme et à qui la Prudence applaudit. «Je défie un peintre avec son pinceau....» disait Molière....; les peintres du temps de Diderot avaient l'intrépidité de traiter ces sujets-là avec leur pinceau. Ils étaient extrêmement littérateurs. Ils étaient pathétiques, comme Greuze, et spirituels, comme Boucher. Quand on y songe bien, ce qui doit étonner ce n'est point du tout que Diderot ait été littéraire dans sa critique d'art, c'est combien il l'a été modérément. Et c'est bien plutôt un retour au vrai sens artistique que je serais tenté de voir dans les Salons de Diderot qu'une influence prédominante et funeste du «point de vue littéraire».
Car, on ne le dit vraiment pas assez, il a le sens infiniment sûr, d'abord de la couleur, et ensuite de la lumière, et voilà deux points qui ne sont pas si peu de chose. Partout où nous pouvons contrôler la critique de Diderot par l'examen des toiles mêmes qu'il a critiquées, nous voyons, ce me semble, que son sentiment du ton et des colorations est entièrement juste, et affiné; et que pour savoir d'où vient la lumière, où elle doit aller, dans quelle mesure juste les objets en doivent être avivés, ou baignés mollement, ou effleurés, il est peu d'oeil plus savant et plus exercé que le sien.
Et pour ces qualités qui sont moitié du peintre, moitié du littérateur (et qui sont nécessaires au peintre), savez-vous bien qu'il est passé maître? J'entends parler de l'instinct de la composition et du juste choix du moment. Cet homme qui compose si mal un écrit, compose, ou recompose, admirablement un tableau. Là où il dit: bien composé, on peut l'en croire. L'heureuse conspiration en vue d'un effet d'ensemble lui saute aux yeux d'abord. Et quand il défait un tableau pour le refaire, on sent bien le plus souvent, sinon que son tableau serait meilleur, du moins que celui qu'il critique a bien les défauts de composition qu'il relève.
Et de même, le moment précis de l'action qui est celui que le peintre doit saisir comme comportant le plus de clarté, le plus de beauté des figures, le plus d'harmonie des lignes, et le plus d'intérêt, il est souvent admirable comme Diderot l'entend bien et l'indique juste. Tout le Laocoon de Lessing est sorti de cette notion sûre du «moment» du peintre ou du sculpteur. Diderot avait tout à fait ce don, celui de voir une action se grouper pour l'effet esthétique, et celui de l'arrêter juste à la minute où elle sera le mieux groupée pour indiquer le commencement d'où elle vient et suggérer la fin où elle va, et pour être belle en soi, et pour être pleine de sens dans la plus grande clarté. «Chardin, La Grenée, Greuze et d'autres (et les artistes ne flattent point les littérateurs) m'ont assuré que j'étais presque le seul de ceux-ci dont les images pouvaient passer sur la toile presque comme elles étaient ordonnées dans ma tête.»—Je le crois fort, et cela va beaucoup plus loin qu'on ne pense. C'est la marque même du littérateur né pour sentir l'art. Un critique d'art doit être un peintre à qui ne manque que le métier. C'est à bien peu près ce qu'a été Diderot.
—Mais le métier lui-même, la technique, pour parler plus noblement, est partie essentielle de l'art à ce point que n'en pas rendre compte c'est causer sur l'oeuvre d'art et non point en faire la vraie critique. —Il faut s'entendre, et ne point trop demander. Chaque art a sa beauté propre que ne peut comprendre, je dis comprendre, et pleinement et minutieusement goûter, par conséquent, que l'homme qui connaît à fond la technique de cet art. Par exemple il faut avoir fait beaucoup de vers pour savoir quel est le secret de la beauté d'un vers de Lamartine ou d'une strophe d'Hugo. Mais d'autre part les arts ont une beauté d'expression qui leur est commune, c'est-à-dire sont faits pour éveiller dans les âmes certaines sensations générales, un peu confuses, il est vrai, mais fortes, dont la foule est susceptible, et dont, aussi, elle est juge. Pour me servir du spirituel apologue de M. Sully-Prudhomme[81]., peinture, sculpture et musique, par exemple, sont un Anglais, un Allemand et un Italien qui racontent le même fait chacun en sa langue devant un homme qui ne sait que le français. Le Français ne les comprend pas; mais à leur mimique il entend très bien que la chose racontée est triste ou gaie, dramatique ou bouffonne ou gracieuse, et il ne perd nullement son temps à les entendre et regarder. Très sensible même, femme, enfant, ou méridional, il pourra même rire, pleurer ou sourire à leur récit. Voilà ce que la foule entend aux choses des arts. Chaque art a sa langue particulière, tous ont un langage commun.