Une autre sorte de dévotion, qui n'avait rien absolument de littéraire, s'est fort échauffée aussi sur son nom. Vers le milieu de ce siècle, beaucoup lui ont été infiniment reconnaissants d'être irréligieux plus scandaleusement qu'un autre, de mettre la grossièreté la plus déterminée au service de la «saine philosophie». Cela n'a pas laissé de grossir sa cour.

Aujourd'hui nous le connaissons, ce semble, tout entier, et nous sommes trop loin des querelles religieuses, reléguées dans les basses classes de la nation, pour ne pas le juger avec une pleine tranquillité d'esprit. Nous le trouvons grand par le travail; curieux, intelligent, et pénétrant parfois, mais trouble et empêtré souvent, comme philosophe; romancier plein de verve, sans imagination véritable, critique d'art d'un grand goût et d'une sensibilité artistique tout à fait rare et supérieure; écrivain inégal, dont quelques pages sont des chefs-d'oeuvre, et dont la manière la plus ordinaire est un bavardage intarissable mêlé de galimatias.—Il faut savoir dire qu'il est décidément de second ordre. Mais, plus qu'un autre, il représente quelque chose: l'individualisme du XVIIIe siècle s'appliquant enfin franchement et insolemment à tout, pour tout détruire, peut être sans le vouloir; à la société, à la religion, à la morale; ne laissant debout que l'homme avec ses instincts, tenus pour bons; dissolvant la communauté humaine, sous forme de pensée commune dans l'espace, sous forme de pensée traditionnelle dans le temps. Il représente plus qu'un autre, plus que Rabelais et Montaigne, infiniment plus que Voltaire, plus que Rousseau, la revanche de la «nature» contre ce que les hommes ont cru devoir faire, depuis qu'ils existent, pour s'en distinguer. L'obéissance et l'adhésion complaisante à l'instinct naturel, c'est son fond même. Cela veut dire peut-être que cet instinct naturel, il ne le comprend nullement. Car il est aussi de la nature humaine, et c'en est peut-être la vérité et le caractère propre, de sacrifier l'instinct individuel à une règle et à une loi commune, pour que nous puissions vivre et durer, ce qui est encore, ce semble, le besoin le plus impérieux de notre nature.

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

I

SON CARACTÈRE

Jean-Jacques Rousseau, romancier français, naquit à Genève le 28 juin 1712. Sa vie jusqu'à la quarantième année, et même toute sa vie, fut un roman. Déclassé dès l'enfance, vagabond, homme de tous métiers, depuis les plus honorables jusqu'aux pires, graveur et laquais, musicien et industriel forain, presque secrétaire d'ambassade et, plusieurs fois, favori soudoyé de grandes dames, point mendiant, mais quelquefois un peu voleur, à travers tout cela rêveur, artiste, infiniment sensible aux beautés naturelles et aux plaisirs simples, sans un grain d'ambition, n'écrivant point, ne rimant point, de temps en temps lisant avec fureur, toujours regardant avec délices le ciel, les verdures et les eaux, ou caressant avec extase un rêve intérieur; c'est ainsi qu'il arriva jusqu'à l'âge mûr.—C'est la vie de jeunesse et l'éducation d'un Gil Blas sensible, imaginatif et passionné. Il pouvait en sortir un «neveu de Rameau» de la pire espèce. Il en sortit un déséquilibré, mais non point un homme vil. Le fond était bon, non le fond moral, qui n'existait pas, mais le fond sensible. Rousseau avait très bon coeur. Faible, et sans aucune espèce d'énergie morale, il était bon, compatissant, charitable, et, très réellement et non pas seulement en phrases, «fraternel».—Il ne faut jamais perdre cela de vue; c'est le premier trait. Rousseau est un candide. Son cynisme même, quand il n'est pas une forme de son orgueil, est une forme de son ingénuité. Le premier mouvement dans Rousseau est un geste naturel et spontané d'élan vers autrui, de confiance, et de bras ouverts. Il a toujours commencé par adorer qui lui faisait accueil. Il y montre une naïveté lamentable, honorable et touchante. Les grandes amitiés qu'il a fait naître, et qu'il n'a pas toujours réussi à lasser, lui vinrent de là; les affections posthumes qu'il a excitées tout de même. Mille lecteurs se sont dit comme Mme de Staël: «J'aurais réussi à l'apprivoiser, à le ramener, à le garder.» Il a donné, il donnera toujours cette illusion, parce que naturellement on va au fond, et que le fond chez lui est bien douceur et naïve tendresse.

Seulement, s'il était bon, il se sentait bon, ce qui est très dangereux, lorsque manque le correctif de l'humilité. Sans vraie religion, sans instinct moral primitif, et après une vie de jeunesse si démoralisante, d'où aurait pu lui venir l'humilité? La modestie vient du bon sens très puissamment aidé par l'éducation religieuse ou au moins morale. Rousseau n'avait pas l'ombre de modestie, et, se sentant bon, il se jugeait le meilleur des hommes, et s'il était bonté de tout son coeur, il était orgueil des pieds à la tête. Il l'était avec candeur, avec passion, et avec exaltation, comme il était tout ce qu'il était. Dans ses rêveries de jeunesse, il songeait au chant des oiseaux, à presser l'humanité entière sur son coeur, et, aussi, il songeait à lui, avec des transports de complaisance, à sa bonté, à sa douceur, à ses facultés d'épanchement et de tendresse, et, insensiblement, se bâtissait un piédestal, que plus tard il sentira toujours sous lui, et sur lequel, innocemment, il prendra des attitudes.

Ajoutez enfin l'absence complète de sens du réel et une imagination romanesque que tout a contribué à entretenir et que rien n'a contenu. Le roman, vulgaire et picaresque, mais enfin le roman qu'il a vécu jusqu'à quarante ans, et au delà, a passé dans son esprit et dans tout son être, l'a marqué profondément, et pour toujours. Il n'a jamais vu aucune chose telle qu'elle est. Il a vu chaque chose plus belle qu'elle n'est, jusqu'à quarante ans, plus laide qu'elle n'est à partir de l'âge mûr, et de plus en plus jusqu'à la vieillesse. Et, comme dans l'âge mûr il y a toujours en nous des retours de l'être antérieur, souvent, même en sa maturité, il commençait par voir une chose nouvelle en jeune homme, et en était ravi; puis, très vite et brusquement, il la voyait en vieillard, et en frémissait d'horreur. Mais toujours, noir ou bleu tendre, le rêve s'est interposé entre lui et le réel, et a déformé le contour et changé la couleur des choses.

Bon, candide, orgueilleux et romanesque, tel il était quand il rencontra la société humaine. Jusqu'à quarante ans, il ne l'avait pas habitée. Le vagabondage produit les mêmes effets que la solitude. Le voyageur voit plus d'hommes que les autres, et, moins que les autres, connaît l'homme; car à changer sans cesse on ne pénètre rien. A quarante ans Rousseau avait eu des aventures diverses, et des épreuves, sans pour cela avoir acquis l'expérience. Le monde avait glissé devant ses yeux, et l'avait infiniment amusé; mais il ne le connaissait point. Du contact du Rousseau que nous connaissons avec la société, et du froissement terrible qui s'ensuivit, naquit le Rousseau d'après quarante ans, celui qui a pensé et qui a écrit.

Rousseau arrivait à Paris avec l'éducation des champs, des bois, des marches à pied, des rêveries, des amours faciles, et d'une imagination puissante et charmante. C'était La Fontaine, plus sombre déjà, parce qu'il était malade, et parce qu'il s'était chargé d'une compagne stupide, tyrannique et traîtresse, dont je ne dirai qu'un mot, mais avec certitude, c'est que c'est à elle que toutes les fautes graves de Rousseau doivent être imputées;—c'était La Fontaine moins léger et déjà hanté de soucis; mais c'était La Fontaine. Même âge, même éducation provinciale et champêtre, même candeur, même tendresse caressante, même imagination romanesque, mêmes lectures libres et vagabondes, et, remarquez-le, même absence de manuscrits jusqu'à quarante ans.—Il fut accueilli comme La Fontaine, avec empressement, avec engouement. Et il se livra avec candeur, et avec passion. Il n'était pas averti. Ces grandes dames et grands seigneurs qui l'accueillaient, sa naïveté, et sa bonté, et son orgueil aussi, lui montrèrent en eux des amis, de purs et simples amis. Il accepta leur hospitalité sans se douter qu'elle ne pouvait pas aller sans servitude. Les servitudes vinrent, ou au moins les exigences.—Habiter une petite maison de Mme d'Epinay, quoi de plus simple? Mais courir au château de Mme d'Epinay quand Mme d'Epinay s'ennuie, c'est-à-dire toujours, il n'avait pas songé à cette contre-partie, et la trouva rude.—Recevoir, à peu près, l'ordre de suivre Mme d'Epinay, en hiver, dans un voyage fatigant, triste et onéreux, toute affaire cessante et toute étude laissée, il n'avait pas prévu que cela fût dans le contrat. Stupéfait et désorienté, maladroit par conséquent, tergiversant, non sans une certaine duplicité, comme il arrive presque toujours dans les situations fausses, il en vient à se faire détester et chasser; et voilà un de ses premiers contacts avec le monde.—Aimer une comtesse, charmante du reste, et qui ne le hait pas, mais qui est une dilettante du sentiment, nullement une héroïne de l'amour, et qui le laissera se tirer d'affaire comme il pourra, quand une trahison domestique, ou simplement les propos du monde, les auront compromis tous deux; s'en tirer très mal, par des démarches et des lettres assez humiliantes: voilà une de ses premières écoles.—Serrer sur son coeur toute la troupe encyclopédique, et croire que ces gens de lettres, si pleins de beaux sentiments, ne veulent de lui que son affection; s'apercevoir trop tard qu'ils exigent la soumission dans l'école et la discipline dans le rang, et qu'ils sont très durs pour qui vit et pense d'une façon indépendante: voilà une de ses premières expériences.