L'orgueil aidant, et l'imagination romanesque, il en vint très vite à détester cette société humaine pour laquelle, je ne dirai point il n'était pas fait, mais, ce qui est bien pis, pour laquelle il était fait, au contraire, de par ses sentiments tendres, et à laquelle quarante ans de vie vagabonde ne l'avaient point préparé. Un misanthrope de naissance n'eût pas souffert des petites misères sociales; un homme candide, et tendre, et orgueilleux, souffrait autant de l'amour naturel qu'il avait pour le monde que des blessures qu'il en recevait, et de l'un et l'autre réunis, jusqu'au désespoir.—Ajoutez sa maladie, qui était de celles qui développent l'irritabilité et la mélancolie; ajoutez son intérieur dont il souffrait sans que son orgueil lui permit d'en convenir, ni sa bonté de s'en plaindre, ni sa faiblesse de s'en délivrer; et vous comprendrez ce trouble mental qui n'était un mystère pour aucun des amis de Rousseau, et qui n'est pour les médecins rien autre chose que la manie des persécutions et la folie des grandeurs, affections qui vont presque toujours ensemble et s'entretenant l'une l'autre; et voilà le dernier état moral de Rousseau.
N'oubliez point d'ailleurs que la complexion première, à travers toutes les vicissitudes de la vie, est chez nous si forte que le goût de Rousseau pour les amitiés mondaines, et les protecteurs et les bienfaiteurs, persistait encore et malgré tout, jusqu'au terme; que, jusqu'à la fin de sa vie, il rechercha ces dépendances affreuses et adorées dont il fut toujours dégoûté et toujours épris; que le passage continuel d'un transport de confiance à un accès de désenchantement et de colère secouait jusqu'à la briser sa frêle machine, et l'inclinait de plus en plus aux humeurs noires et aux chagrins profonds; et tout ce qu'il y a d'amertume mêlée d'illusions douces dans les ouvrages de ce singulier philosophe n'aura plus rien qui vous étonne.
Ses ouvrages en effet sont lui-même, et, ce qui est plus rare, ne sont rien que lui. Il est avant tout un homme d'imagination: tous ses ouvrages sont des romans. Il a fait le roman de l'humanité, et c'est l'Inégalité; le roman de la sociologie, et c'est le Contrat; le roman de l'éducation, et c'est l'Emile; un roman de sentiment, et c'est la Nouvelle Héloïse; le roman de sa propre vie, et c'est les Confessions.—Et dans chacun de ces romans il s'est mis tout entier, tendresse et orgueil, illusions de tendresse et illusions d'orgueil, sa tendresse lui traçant un idéal de bonheur simple, de vertu facile et d'épanchement et d'embrassement fraternel; son orgueil le mettant en guerre violente et implacable contre la société réelle qui l'a mal accueilli, à son gré, et lui persuadant d'en faire la satire ardente, d'en prendre toujours le contre-pied, et de la démolir pour la refaire;—d'où résulte un optimiste misanthrope, un Sedaine satirique, un François de Sales qui est un Juvénal, et un révolutionnaire plein d'esprit de paix et d'amour, le tout dans un romancier de génie.
II
LE «DISCOURS SUR L'INÉGALITÉ».
Tout Rousseau est dans le discours sur l'Inégalité parmi les hommes. Ceci est un lieu commun. Je m'y résigne, parce que je le crois vrai. On en a contesté la vérité. J'y reviens parce que, contrôle fait, je le crois vrai. Rousseau trouve la société mauvaise. J'ai dit pourquoi. C'est un plébéien qui a voulu être du monde, qui en a été, qui a cru n'en pouvoir pas être, qui s'en est cru méprisé, et qui s'en venge par en médire, tout en l'adorant encore. (Remarquez que, plus tard, dans la Nouvelle Héloïse, c'est un plébéien épris d'une patricienne, aimé d'elle, trahi par elle, regretté par elle et toujours resté dans son coeur, que Rousseau mettra en scène. La Nouvelle Héloïse est le rêve d'une nuit d'été d'un maître d'études.) Pour le moment il n'en est qu'à regarder la société en son ensemble, et à la trouver horrible. Et pourtant l'homme est bon! Rousseau le sent, à se sentir, sans se bien connaître. L'homme bon, la société inique; l'homme bon, les hommes méchants; l'homme né bon, devenu infâme: cette double idée, sous quelque forme qu'on l'exprime, et qu'il l'exprime, c'est la pensée éternelle de Rousseau. Et il est aisé de le croire, puisque c'est son âme même. «L'homme bon», c'est sa tendresse qui parle; «les hommes mauvais», c'est son orgueil. Il a répété cela toute sa vie, parce que, toute sa vie, son orgueil et sa tendresse n'ont cessé de parler.
Mais encore comment cela est-il arrivé? Comment l'homme bon est-il devenu méchant? Qui résoudra cette contrariété?—Ici intervient la réflexion, et se forme peu à peu, assez vite d'ailleurs, le système. Raisonnant sur lui-même, sans s'en rendre compte, Rousseau raisonne ainsi: «Et moi aussi j'ai été bon. J'ai eu quarante ans de bonté facile et charmante. Mes mouvements de haine et de malice, depuis quand les trouvé-je en moi? Depuis que je suis entré dans la société des hommes. Si tant est que je le sois, c'est eux qui m'ont gâté. L'humanité tout entière a dû subir la même transformation. L'homme est né bon (car j'en suis sûr); il s'est rendu méchant en se faisant social. Le mal moral est le résultat d'une erreur. L'humanité s'est trompée sur ses destinées; elle s'est abusée sur sa vocation. Elle s'est crue faite pour vivre en état social. C'est en état de nature qu'elle devait rester. Cet état de nature a dû exister.—Il a existé.—Il faut le retrouver, et y retourner. Des siècles nous en séparent. Qu'importe? Et, du reste, ce n'est pas vrai. Dans le temps infini, qu'est-ce que six ou sept mille ans peut-être? Très probablement un court instant. C'est d'hier, par une erreur d'un jour, que nous nous sommes mis nous-mêmes aux bras la chaîne qui nous froisse et qui en nous irritant nous rend mauvais. Revenons à l'état de nature. Effaçons l'histoire, cette courte méprise, ce mauvais rêve d'une nuit de l'humanité.»
C'était une idée toute nouvelle,—très vieille aussi; nouvelle forme d'une pensée très ancienne parmi les hommes. C'était l'idée du paradis primitif, et de la chute. L'homme est né bon et heureux. La nature ne pouvait que le faire tel. Il a voulu inventer quelque chose, sortir de son état. Il s'est perdu, il est tombé. Son effort, désormais, est éternellement à se relever et à revenir.—Cette idée, presque instinctive chez l'homme, est fondée en raison et en sentiment. Le sentiment qui l'entretient chez chacun est sans doute le souvenir de l'enfance heureuse, insouciante et innocente (sans qu'on fasse réflexion que l'enfance heureuse est un bienfait, et le plus grand, de la société, le résultat chèrement acquis de centaines de siècles qui ont créé un peu de sécurité pour la faiblesse).—L'idée rationnelle qui est au fond de cette conception, c'est celle de l'inquiétude éternelle de l'homme. Chacun de nous sent les malheurs que le désir de changement lui a attirés, sans pouvoir comprendre quel serait le malheur effroyable d'une éternelle immobilité. Nous concluons que le meilleur eût été, pour chacun de nous, de rester tranquille, et, généralisant, nous voyons l'humanité souffrant et peinant parce qu'elle a bougé, un jour, a tendu au mieux, s'est déplacée, s'est mise en route. Que ne se tenait-elle coi?
Cette idée, quoi qu'on en puisse penser, est bien celle de Rousseau. Il rencontrait,—ou il retrouvait dans quelque réminiscence obscure, ce que je serais très porté à croire—l'idée théologique de la chute. Il voyait l'homme d'abord innocent au sortir des mains de Dieu, s'engageant par une faute... non, car dans ce cas il n'aurait pas été tout bon... s'engageant par une erreur de son esprit dans une voie mauvaise où il reste longtemps, et ayant besoin d'un sauveur. Et ce sauveur ce sera Rousseau lui-même.
Remarquez qu'il est beaucoup plus près de l'idée théologique qu'il ne le croit sans doute. Car, dans son système, la chute de l'homme, c'est sa transformation en animal social; mais c'est aussi la conquête qu'il a faite de la science, et qu'il a eu tort de faire. Le Discours sur les lettres, les sciences et les arts, bien moins important que le Discours sur l'Inégalité, et presque enfantin, n'en est pas moins un chapitre de celui ci. Le tort des hommes a été de vouloir vivre en société; il n'a pas été moins de vouloir savoir et de vouloir penser. «L'homme qui réfléchit est un animal dépravé.» Simplicité, ignorance, innocence, et insociabilité: voilà les conditions véritables du bonheur humain.