L'homme a été dans cet état très longtemps; il en est sorti, par erreur comme j'ai dit, par une demi-faute aussi, si l'on veut, entendez par une sorte de paresse et d'abandonnement bien mal entendus. L'homme a cru que l'état social lui donnerait des moments de loisir et de repos. La vie naturelle est dure: chacun y doit pourvoir à sa subsistance et à celle de ses enfants. L'état social c'est la division du travail, qui permet à chacun, son office rempli, de se reposer sur la communauté et de reprendre haleine.—Il est très vrai; mais l'état social développe, ou plutôt crée dans l'homme, des passions qu'il n'avait pas prévues et qui lui ôtent en effet tout ce repos. L'ambition, l'avidité, la jalousie, la simple émulation, l'amour-propre, qui n'existaient point tout à l'heure et qui existent à présent, demandent à l'homme plus d'efforts que la sécurité sociale et la bonne ordonnance sociale ne lui en épargnent.—De même, sciences, lettres et arts sont des inventions de la paresse humaine, qui la frustrent, et se tournent contre elle. On a inventé les premières sciences pour prévoir, mesurer, compter, s'accommoder mieux sur la terre et avoir ainsi des moments de répit; les premiers arts, locomotion, navigation, métallurgie, agriculture, pour avoir quelque chose au grenier et à la grange, et ne pas chasser tous les jours; les lettres et les arts d'agrément pour charmer les heures de trêve ainsi conquises. Mais on ne se doutait pas que ces moyens d'affranchissement deviendraient puissances oppressives et absorbantes, véritables tyrans, par l'attrait qu'elles devaient exciter; qu'elles seraient la civilisation, sorte de course furieuse à la poursuite d'un idéal reculant toujours, exigeant de l'homme, seulement pour la suivre, des efforts énormes et une contention qui est un état morbide continu, et toujours aspirant à être plus complète et achevée, et traînant l'homme éperdument à sa suite dans un labeur toujours plus rude et un élan toujours plus disproportionné à ses forces.—Il y a là une immense méprise de l'humanité. Il faut que l'humanité revienne en arrière.
Mais pourra-t-elle recouvrer l'état primitif? En un certain sens, non; en un autre oui, et mieux que cet état. Elle était vertueuse par ignorance, et heureuse sans le savoir. Sa longue erreur, dont il ne faudrait point qu'elle perdît le souvenir, lui aura servi à revenir à l'état primitif par choix, par préférence et par juste estime faite de lui. Elle ne le subira plus, elle y adhérera, et elle ne le vivra point seulement, elle le pensera en le vivant; et il ne sera plus un état seulement, mais à la fois un état, une idée et une volonté. Et tous les précieux biens du premier âge seront retrouvés, aussi précieux, mais plus nobles, en ce qu'on en sentira le prix. La simplicité sera mépris de l'orgueil, l'ignorance mépris du savoir, l'insociabilité mépris des vanités et des ambitions,—et l'innocence sera vertu. C'est à ce troisième état qu'il faut parvenir, qui est un progrès, et sur le second, et même sur le premier.
C'est ainsi que Rousseau, tout en paraissant tourner le dos à son siècle, est de son siècle plus que personne; car sa régression est un progrès, et le plus grand que l'humanité puisse faire, et il l'en croit capable; car sa réaction est un violent effort pour rebrousser, mais dans le dessein de revenir en avant, une fois le vrai chemin retrouvé, et il croit le voyage possible; car son horreur pour la prétendue perfectibilité n'est que l'amour de celle qu'il croit vraie; et non pas, comme les autres, il croit l'homme bon et devenant meilleur; mais il croit l'homme bon, dépravé, et corrigible; bon, déchu et capable de relèvement, ce qui est croire à la perfectibilité comme avec redoublement de foi et un raffinement de certitude.
Et maintenant que la misanthropie de Rousseau et son esprit de dénigrement à l'égard de son siècle trouvent leur compte dans ce détour, et même qu'ils ne soient pas sans inspirer un peu ce système, il est bien possible. Mais c'est l'idée fondamentale, originale et profonde de Rousseau; c'est tout Rousseau; et je m'étonne qu'on en doute. Passe encore si vraiment elle n'était que dans le Discours sur les lettres et les sciences et dans le discours sur l'Inégalité. Mais elle est reprise et résumée magistralement (après l'Emile) dans la Lettre à Monseigneur de Beaumont et, en la reprenant, Rousseau renvoie formellement le lecteur au discours sur l'Inégalité, dont il affirme que l'Emile n'est que la suite; et du reste elle est dans tous les ouvrages de Rousseau (sauf le Contrat social), et de tous elle forme comme le fondement et le centre.
Elle est une pure hypothèse et un roman. Elle suppose tout ce qui est à prouver. Elle ne tient compte des faits que pour nier tous ceux qu'on connaît. Rousseau le dit en propres termes: «J'écarte tous les faits». Dès lors que reste-t-il? Une antinomie dont un des termes est une pure invention de l'imagination. Rousseau dit: «L'homme est né bon, et partout il est méchant. Résolvons cette contrariété»; comme il dira plus tard: «L'homme est né libre, et partout il est dans les fers». Dire: «le mouton est né carnivore; et partout il mange de l'herbe; expliquons ce prodigieux changement», serait aussi juste. Ce qu'il faut avouer, c'est que nous n'avons aucune notion historique de l'homme dans l'état de nature, et que dès lors, sans nier cet état, nous n'avons qu'à ne pas nous en occuper. Il n'existe pas comme élément de raisonnement. Y pousser comme à un idéal dans l'avenir serait permis; y pousser comme à un retour et à une restauration est mettre au principe de l'argumentation un vice qui la ruine d'avance. Tout ce que nous savons des fourmis, c'est qu'elles ne vivent qu'en fourmilières; des abeilles, c'est qu'elles ne vivent qu'en ruches, et des hommes qu'ils ne vivent qu'en société. Comme a dit Rossi, «l'homme vit en société comme le poisson dans l'eau». Le supposer vivant autrement est une idée, du reste très intéressante, de romancier. Le Discours sur l'Inégalité, l'oeuvre, d'ailleurs, de Rousseau où il y a le plus d'imagination, de verve, d'originalité neuve encore et fraîche et naturelle, n'est qu'une histoire de Swift à laquelle l'auteur croirait. C'est l'Astrée de la sociologie.
Aussi j'engage à le lire et ne l'analyserai point. L'histoire de l'humanité qui y est tracée est d'un grand poète qui ne serait pas très bon psychologue. Des idées très justes, çà et là, sur la nature humaine y traversent la rêverie continue, puis disparaissent sans aboutir. L'auteur n'en tire rien. Par exemple, il nous dit que tout l'homme primitif est égoïsme et altruisme, et rien de plus; et de cette vue tout un système pourrait sortir. Mais, ensuite, il abandonne l'altruisme complètement et attribue uniquement l'invention sociale à l'égoïsme mal entendu des foules et à la tromperie de quelques habiles. Tout cela est peu lié, peu suivi et mal fondu. Reste la tendance générale. Elle est celle que j'ai dite: conviction que l'homme est, au moins, trop social: qu'il faudrait, au moins, restreindre l'état social à son minimum, revenir, sinon à la famille isolée, du moins à la tribu, au clan, à la petite cité; qu'ainsi diminueraient et la lourdeur de la tâche et l'intensité de l'effort, et l'énormité des inégalités entre les hommes; qu'ainsi seraient atténués les besoins factices, gloire, luxe, vie mondaine, jouissances d'art; qu'ainsi l'homme serait ramené à une demi-animalité intelligente encore, mais surtout saine, paisible, reposée et affectueuse, qui est son état de nature, en tout cas son état de bonheur.—Et vous pouvez ne pas lire ce qui suit. Sauf dans le Contrat social (et encore!) Rousseau, de toute sa vie, n'a pas dit autre chose que ce qu'il vient de dire.
III
LA «LETTRE SUR LES SPECTACLES.»
Il l'a professé et proclamé dans sa Lettre sur les spectacles avec une éloquence spécieuse et entraînante qui est d'un grand maître. D'un coup d'oeil sûr de polémiste, qui ne lui a jamais manqué, il a bien vu la place particulièrement sensible où il fallait frapper. Si la littérature est l'expression suprême de la civilisation, le théâtre est l'expression extrême et comme aiguë de la littérature et de l'état littéraire. Là le dernier terme de l'artificiel est atteint. L'homme ne se contente pas d'y être artiste, il s'y fait moyen d'expression lui-même. Il fait une oeuvre d'art, et il la joue. Il conçoit une statue, il la crée; et cette statue c'est lui-même, sur un piédestal qui s'appelle la scène. Il conçoit un poème, il l'écrit, et ce poème il le vit, artificiellement, il fait semblant de le vivre, entre deux décors.—Arrivé là, l'homme est aussi loin de l'état de nature, si l'état de nature existe, qu'il est possible. Il est tout art, tout artifice, tout jeu. C'est l'extrême amusement et raffinement du civilisé; pour Rousseau ce doit être l'extrême dégradation.
De fait, il le croit, et il le crie de tout son coeur. Pour lui le théâtre est une école de mauvaises moeurs, et il corrompt les moeurs en riant, ou en pleurant. Il montre les hommes toujours dans un état violent et monstrueux, soit de passion, soit de ridicule, et il incline les hommes, par l'accoutumance et l'instinct d'imitation, à être tels dans la vie réelle. Il déforme ainsi la nature humaine, il la pétrit à nouveau pour la faire plus singulière et plus bizarre qu'elle n'était. Dépravé une première fois par la société, l'homme l'est une seconde fois par le théâtre, et c'est cet homme ainsi perverti qui fera la société de demain, et la société ainsi faite qui inspirera le théâtre de la génération prochaine, et ainsi de suite à l'infini. Voilà l'idée maîtresse de la Lettre sur les spectacles.