—Soit; mais puisqu'il est certain qu'à peine un millier d'enfants dans une nation pourront être élevés ainsi, l'inutilité de l'effort est égale à l'immensité du labeur.—N'importe; Rousseau tient à son système parce que c'est le seul vrai, à son avis, et peu l'inquiète qu'il soit presque impraticable; et il y tient peut-être justement parce qu'il sent que Rousseau seul, ou à peu près, le peut appliquer. C'est cela même, au fond, qui le séduit. Comme Rousseau a, ce me semble, beaucoup d'esprit théologique dans l'intelligence, de même il a quelque chose du tempérament sacerdotal. Rousseau est un prêtre; c'est un très mauvais prêtre, si l'on veut, mais c'est un prêtre. Il en a l'orgueil, l'esprit de domination et la tendresse. Vous pouvez songer à Joad. Il veut l'enfant séparé du monde, des autres enfants et de la famille, et livré à l'influence enveloppante et continue d'un sage célibataire, chaste, pieux, instruit, méditatif surtout, moraliste plutôt qu'humaniste, et contempteur du monde et du siècle. Emile reçoit l'éducation d'un jeune lévite. Ce millier d'enfants, dans une nation, élevés par un millier de religieux, que je supposais tout à l'heure, je ne serais pas étonné que ce fût l'idée de derrière la tête de Rousseau, beaucoup plus aristocrate qu'on ne croit.—Remarquez que si Rousseau respecte fort le développement spontané de l'intelligence dans son disciple, il n'entend pas raillerie, ni tolérance, pour ce qui est de la volonté dans l'enfant. Il la brise; il n'admet pas qu'elle se déclare; il ne veut pas qu'on raisonne avec elle, qu'on essaye de la persuader; il veut qu'elle rencontre, non pas même une défense, ce qui ressemble encore à une discussion, mais un non pur et simple et invincible, une contre-volonté massive, muette et inébranlable comme un obstacle matériel. «Ce dont il doit s'abstenir ne le lui défendez pas; empêchez-le de le faire, sans explication, sans raisonnement.... Que le non une fois prononcé soit un mur d'airain[85]...»

Note 85:[ (retour) ] Emile, livre II, au commencement.

Je suis donc porté à croire que le reproche qui consiste à dire que l'éducation de l'Emile est une éducation ultra-aristocratique toucherait peu Rousseau, et que c'est à celle-là même qu'il a songé. Seulement j'aurais voulu qu'il indiquât par quoi, au moins, il eut admis qu'elle fût complétée. Au-dessous de la classe élevée à la Rousseau, que devrait-on faire pour la foule qui ne peut pas avoir de gouverneur, et qui, bon gré mal gré, sera toujours instruite en société? Je n'admets guère un prétendu traité d'éducation où une question pareille n'est pas même soulevée.

Pour en revenir au jeune Emile lui-même, on remarque encore, d'abord, qu'il n'apprend rien du tout, ensuite que cette éducation naturelle de l'homme naturel destiné à rester l'homme de la nature est aussi artificielle que possible.

La première de ces deux objections est faible; elle ferait plaisir à Rousseau, et elle ne m'émeut guère. Il est très vrai, quand on fait un petit tableau synoptique des «matières vues» par Emile, pour parler pédagogiquement, que cela se réduit à très peu de chose. Emile n'a pas été «surmené». Un peu d'histoire, un peu de géographie, un peu d'astronomie, un peu de botanique, un métier manuel (excellent, surtout pour Sophie), beaucoup de morale, la religion naturelle en dernier lieu (ce qui n'a rien que de très juste dans une éducation privée et solitaire), voilà tout, ou à bien peu près, ce qu'Emile a appris.

Il n'y a pas lieu de s'emporter contre Rousseau sur ce point. D'abord on ne peut lui reprocher d'avoir à peu près exclu les arts et les lettres, puisqu'il les considère comme des agents de corruption; mais, même en sortant de son système, et en raisonnant dans le sens commun, on doit convenir qu'il n'a pas si grand tort. Quand l'éducation est l'acquisition hâtive et impatiente d'un gagne-pain, ce qu'elle est forcément et fatalement pour l'immense majorité d'entre nous, il est vrai qu'elle doit être plus pratique, et plus matérielle pour ainsi dire; mais cela ne signifie point que celle-ci soit la vraie, ni qu'elle soit bonne. Elle est même très mauvaise. Elle n'est pas une éducation; elle est un apprentissage. Elle fait un bon ouvrier, non pas un homme. Dans les conditions particulières, exceptionnelles, et favorables, où Rousseau s'est placé, quand on a affaire à un enfant qui n'aura pas besoin de gagner sa vie, une précaution seulement, le métier manuel, pour qu'il la puisse gagner si sa destinée change, et, sauf cela, une éducation générale toute de culture de l'esprit, d'exercice du raisonnement, de développement du bon sens et d'élévation du coeur, une longue causerie grave et judicieuse, pendant vingt ans, avec un sage, aidé de quelques bons livres en très petit nombre: c'est l'éducation véritable.—Ne croyez pas que Mme de Maintenon en ait rêvé une autre.—Il ne s'agit pas de savoir; il s'agit d'être intelligent. Le savoir dont on aura besoin, ou envie, on l'acquerra plus tard, avec une intelligence ainsi dressée, bien aisément, et bien vite. Il est vrai que ce n'est pas au combat pour le pain qu'une telle éducation prépare; mais ce n'est pas à ceux qui auront à le livrer, je le dis une fois de plus, que songe Rousseau.

L'autre critique porte sur ce qu'il y a d'artificiel dans les procédés de Rousseau. Celle-ci est juste. L'éducation par les choses et par ce qu'elles éveillent dans une intelligence juste, un peu aidée, rien n'est meilleur; mais les leçons de choses concertées et machinées manquent absolument leur but, parce qu'elles ne sont que de l'enseignement direct déguisé, de l'enseignement direct avec une hypocrisie en plus. Enseigner une vertu par un événement qui en montre la nécessité ou l'utilité, d'accord; mais inventer et susciter cet événement, ce n'est qu'enseigner cette vertu en affectant de ne pas l'enseigner, et il y a là une supercherie dont l'enfant, moins raisonnable que nous, mais rusé comme un sauvage, ne sera jamais dupe, et une faiblesse, une petite lâcheté, qui ne nous vaudra que son mépris. Beaucoup meilleur est, dans ce cas, l'enseignement direct, tout franc et tout brave.—Je ne sais; mais c'est qu'il me semble que Rousseau n'est pas très courageux; et la légère et pardonnable, mais réelle duplicité que nous avons remarquée dans son caractère se retrouve peut-être ici.

Enfin, et cela n'a pas été assez dit, il manque à cette éducation, ce qui est peut-être le fond de l'éducation, la notion du devoir. Il s'agit de faire un homme. La vraie définition de l'homme est qu'il est un animal qui se sent obligé. Il se sent obligé, et il sent le besoin de se créer des choses qui l'obligent. Au-dessus des lois, qui suffiraient à maintenir l'état social, il crée les religions, les philosophies, les mystères, et les sociétés particulières d'édification, d'expiation et d'effort, pour s'inventer des devoirs. Est-ce là le fond de l'homme ou est-ce sa dernière expression, il n'importe ici; c'est ce qui le distingue le plus et le mieux des autres êtres. C'est donc le fond de l'éducation, de «l'humanitas», comme disaient les anciens. On ne le trouve pas dans Rousseau. On a dit que Kant procédait de Rousseau. Il est possible, et il est probable. Le culte du sentiment intérieur, la confiance en l'homme et en ses bons instincts, l'amour aussi de la vie solitaire, cachée et méditative, sont les mêmes chez les deux philosophes. Mais n'allons pas plus loin, ni même, peut-être, aussi loin. Rousseau, en tout cas, est un Kant bien sensualiste encore. Sa morale est faite de sentimentalité un peu vague, et sa religion naturelle de l'admiration des grands spectacles de la nature. Puisqu'il devait terminer par la religion, comme Kant, mener à Dieu par tout le reste, que ne commençait-il, comme Kant, par l'analyse et la démonstration de la loi d'obligation morale? Comme c'est un beau cours de philosophie que celui qui, après les déblaiements nécessaires, commence par l'obligation morale et finit à la Divinité, c'eût été un beau cours d'éducation, exceptionnel, disons-le toujours, mais d'un dessin imposant et magnifique, que celui qui eût commencé par le devoir et abouti à Dieu.

Mais c'est une éducation attrayante que celle que donne Rousseau, plutôt qu'une éducation forte; et l'éducation attrayante est exclusive de l'éducation de la volonté, et l'éducation de la volonté tient tout entière dans l'enseignement continuel, par les paroles et surtout par l'exemple, de la loi du devoir. Emile sera bon, surtout s'il l'était de naissance, mais cela pour Rousseau ne fait nul doute; il sera surtout «sensible», et légèrement déclamateur, et homme à effusions. Je ne vois pas qu'il doive être énergique; et même dans une éducation aristocratique, que dis-je? surtout dans l'éducation d'un homme qui ne sera pas un simple rouage de l'immense machine, mais un dirigeant, ou au moins un indépendant soustrait aux communes servitudes, c'est l'énergie personnelle qu'il faut, dirai-je, enseigner? cela ne s'enseigne guère, qu'il faut suggérer, susciter, réveiller, avertir, rappeler à son rôle comme on pourra, autant qu'on pourra; dont, au moins, il faut faire mention.

C'est un oubli; il y a bien des oublis dans l'Emile, parce que, comme toujours, Rousseau écrivait son livre avec ses sentiments et son humeur, autant et peut-être plus qu'avec sa raison. Il a écrit comme le reste, avec son orgueil et avec son esprit romanesque. Il y a, disais-je, oublié bien des choses; il ne s'y est pas oublié lui-même. Cette éducation sentimentale, libre (ou qu'il croit libre), vagabonde, pleine d'incidents et d'épisodes, nullement didactique, et toute personnelle, et comme spontanée, c'est la sienne, dont il se souvient, et dont il est fier. Il est fier de n'avoir pas été instruit, de s'être instruit lui-même, dans le plus grand désordre du reste, sans contrainte, en plein caprice, et d'avoir, comme il le croit, ne recevant rien, tout inventé. Ce n'est pas lui que la société a parqué, que la famille a lié, que l'éducation traditionnelle a déformé; et quel grand homme est sorti de cette éducation sans enseignement, vous le savez! Cette vie de jeunesse si féconde (et, sans raillerie, elle l'a été, mais parce que l'homme avait du génie), il en fait celle de son cher Emile; il se borne, en sa faveur, à l'abréger et à la ramasser. Il la fait tenir en vingt ans au lieu de quarante; mais c'est la sienne, et en Emile il s'admire.—Et il lui donne un précepteur qui est Rousseau encore. Il se dédouble, un peu pour s'admirer deux fois; et quelques-unes des contradictions, quelque chose d'un certain embarras qui règne dans l'Emile vient de là. Au Rousseau de quinze ans qui est Emile, Rousseau a tenu à donner un très beau rôle, et il voudrait le montrer découvrant toutes choses de lui-même; au Rousseau de quarante ans qui est le gouverneur, Rousseau voudrait donner aussi un beau personnage, et il n'a pas laissé d'être gêné à bien faire les parts.