Tant de choses dans un roman!—Elles y étaient parce que Rousseau s'est mis tout entier dans la Nouvelle Héloïse, avec un peu de ses vices, beaucoup de ses vanités, beaucoup de ses bontés et tendresses, beaucoup de cette croyance, éternelle chez lui, que tout est affaire de bon coeur, sans qu'il ait su jamais en quoi un coeur doit être reconnu comme bon; parce qu'enfin c'est encore dans son roman que ce maître romancier s'est le plus ouvertement peint et le plus complètement déclaré.

VI

LES «CONFESSIONS»

Ses Confessions n'en sont que le complément. Elles sont plus piquantes, plus prenantes, nous saisissent et nous captivent davantage parce qu'il y dit je; plus agréables aussi à lire pour nous, parce que le style n'en est presque plus déclamatoire, ni tendu; elles ne nous apprennent presque rien de plus sur lui, sur ses sentiments, ni sur sa philosophie générale. C'est là qu'on voit bien, mais ce n'est qu'une confirmation de ce qu'on savait déjà, combien a été forte sur Rousseau l'empreinte de sa vie de jeunesse, combien l'originalité même de Rousseau est faite de ses années de vagabondage, d'insouciance, de paresse gaie, d'insociabilité, et, disons-le, d'immoralité.

Nous sommes ceci et cela, beaucoup de choses diverses; nous sommes surtout ce que nous aimons en nous. Ce que Rousseau a adoré en lui-même, et ce qu'il a toujours été, de la vie puissante que crée en nous le souvenir quand le souvenir est un ravissement, c'est le Rousseau de vingt à trente ans. On cherche, ce me semble, les causes de sa misanthropie dans le ressentiment amer de ses années d'humiliation et d'épreuves. Mais ces années n'ont jamais été pour lui des épreuves et ne l'ont jamais humilié. Il en a joui avec délices, et il en est encore fier. Il n'en a pas l'amer déboire, il en a encore aux lèvres la caresse et le parfum. Il n'en écarte pas le souvenir, il s'y réfugie et y habite avec une véritable ivresse. Le Léman, la Savoie, les Charmettes, le gué, le cerisier, les bords de la Saône, le coche de Montpellier, ce sont les asiles de Rousseau, c'est où il s'apaise, sourit, se détend, se repose, et délicieusement s'attarde, parce que c'est là qu'il se retrouve.—Ne vous figurez point un plébéien qui a peiné et souffert et qui dit avec orgueil au monde: voilà ce qu'un homme comme moi a subi avant de se faire sa place au soleil. Figurez-vous, mon Dieu, à bien peu près, un sauvage, civilisé presque malgré lui, ne détestant pas absolument le monde nouveau où il est entré, et flatté d'y être trouvé intelligent, mais le méprisant un peu, s'y trouvant gêné beaucoup, et d'un long regard lointain caressant le beau désert vaste et libre, la hutte fraîche, le sentier qui mène aux sources, les fleurs dans le buisson, le grand ciel clair et profond, propice au sommeil parfois, toujours au rêve.

Et, dès lors, non point: sont-ils coupables, les civilisés! mais plutôt, plus souvent: sont-ils sots! et pourquoi tant de peine? Pourquoi ces arts, ces sciences, ces ambitions, ces efforts, ces complications de la vie, ces immenses labeurs à s'éloigner du but? Pourquoi ne suis-je pas resté toujours jeune? Je l'ai été si longtemps sans peine et avec bonheur! Pourquoi l'humanité n'est-elle pas restée toujours enfant? Elle l'a été si longtemps sans doute, avec tranquillité, paresse, songerie, candeur, douceur! Et le rêve recommence de l'Arcadie perdue, dédaignée, oubliée, si facile peut-être à reconquérir.

Voilà pourquoi la misanthropie de Rousseau presque toujours reste aimable, du moins, réussit moins qu'elle ne voudrait même, à être incommode et irritante. On y sent toujours, au fond, et plus près qu'au fond, très proche, sous un voile léger de mélancolie, ou sous les plis apprêtés mais peu épais des phrases déclamatoires, le rêve ingénu d'un enfant, un peu gâté, un peu vicieux, très vain, mais généreux, tendre et doux. Sachons que les hommes de ce genre sont les pires directeurs d'hommes; mais ne nions point qu'ils sont les plus séduisants des artistes, et comprenons l'influence qu'ils ont exercée, sans que nous consentions à la subir.

Et voilà aussi pourquoi les Confessions restent l'ouvrage de Rousseau qu'on aime encore le plus à lire, sauf les quelques pages où la grossièreté de l'auteur —aidée de celle du temps—a laissé des souillures honteuses. C'est que dans les autres ouvrages de Rousseau le sentiment est devenu idée, et l'idée est toujours si contestable qu'elle déconcerte et irrite, même quand elle est profonde. Dans les Confessions, c'est le sentiment tout pur que Rousseau a épanché naïvement, complaisamment, j'ajouterai, si l'on veut, avec Voltaire, un peu longuement. C'est que Rousseau, dans cet effort qu'il a fait pour se détacher de la société, de la civilisation, du monde organisé, en est venu, ici, à se détacher même des théories qu'il instituait laborieusement pour combattre tout cela, même des violences et des colères que tout cela lui inspirait. De lui il ne nous donne plus que lui, et, tout compte fait, c'est encore ce qu'il avait de meilleur. Il ne nous dit plus guère: que le monde est mal fait! il nous dit surtout: «Voilà ce que je fus. Comme j'étais bon!» Et, comme il y a un peu de vrai en ceci, on ne saurait dire en quelle mesure la confidence est plus ridicule que touchante, ou plus touchante que ridicule.

Et voilà encore pourquoi ces mémoires ont leur originalité si frappante parmi tous les mémoires. Les mémoires ont toujours quelque chose de désobligeant et ceux-ci même n'échappent point à la destinée commune. Il y a toujours une impertinence extrême à occuper le monde de soi, et à se donner ainsi pour une créature exceptionnelle. Mais quand, en effet, on est un être d'exception, non pas seulement parce qu'on est un homme de génie, mais parce qu'on a eu une loi de développement différente de celle des autres, alors, si l'on pèche encore contre l'humilité, du moins l'on ne pèche plus contre le bon sens, en se racontant. Les mémoires sont alors une explication des opinions et des théories, explication dont on pourrait se passer à la rigueur, mais qui a son sens, son utilité et son prix. Les mémoires de Voltaire n'étaient pas à écrire, nul homme n'ayant été plus que lui façonné par le monde où s'est passée sa jeunesse, et ce monde étant connu. Mais les mémoires d'un vagabond devenu parisien à quarante ans, et qui a eu du génie, devaient être écrits. Je voudrais avoir ceux de La Fontaine, encore qu'ils ne me soient pas nécessaires; mais ils me seraient agréables,—d'autant qu'ils seraient naïvement modestes, au lieu d'être naïvement orgueilleux.

Enfin remarquez cette dernière différence entre les mémoires de Rousseau et la plupart des autres. Les autres, pour la plupart, ont ce défaut, assez grave peut-être, qu'ils sont faux. Nous écrivons, à soixante ans, l'histoire d'un jeune homme qui fut nous et que nous ne connaissons plus. Nous ne pouvons plus le connaître. Notre vie s'est placée entre lui et nous, et fait nuage. Nous le reconstruisons; et avec quoi? avec les suggestions de notre vanité; et c'est ce que, avec nos idées de sexagénaire, nous aimerions avoir été à vingt ans, que nous affirmons que nous avons été en effet. De là tous ces jeunes sages dont les mémoires sont pleins. La vanité, aussi, mais d'une autre sorte, produit chez Rousseau un effet contraire. Ce n'est point, ce n'est guère le Rousseau de cinquante ans qu'il aime. Il le trouve gâté, vicié, corrompu par la société où il s'est laissé séduire, à peine réhabilité par la demi-solitude qu'il a reconquise. Ce qu'il n'a cessé d'aimer, c'est le Rousseau de trente ans, et il ne l'a pas quitté pour ainsi parler, tant il a continué de le chérir. Par l'amour dont il l'a caressé toujours, il l'a gardé vivant et tout près de lui. Il est là, point changé, ou presque point, parce qu'il est conservé par le culte dont on l'honore. Rousseau le retrouve dès qu'il rentre dans la solitude. Aussi comme il est vivant dans ces pages, comme il est vraiment jeune, ni fané par le temps, ni fardé par l'impuissant effort d'une restitution laborieuse! L'orgueil, presque monstrueux, a eu, au point de vue de l'art, un merveilleux effet: il a fait une résurrection.