Est-ce assez Rousseau? Qu'il était bien capable d'agir ainsi lui-même! Aussi bien, l'a-t-il fait. Il est si piquant de se sentir «hors de l'ordre commun», non point, comme les héros de Corneille, par une exaltation et une tension violente de la volonté, mais par goût du singulier, mépris du bon sens vulgaire, et je ne sais quel vagabondage intellectuel, appétit des courses errantes et amour des gîtes peu sûrs, dans la vie morale comme dans l'autre! Ces gens de la Nouvelle Héloïse sont les aventuriers du sentiment, et la Nouvelle Héloïse est le roman picaresque du coeur.
Aussi voyez comme il finit. A l'aventure aussi, et non point d'une façon logique, non point par un dénouement qui soit la conséquence nécessaire ou vraisemblable des prémisses. Ces gens qui se sont placés volontairement dans une situation bizarre, avec assez de faiblesse pour souffrir, et assez de force pour ne faillir point, que deviendront-ils?—Ils pourraient devenir fous, car on ne joue point impunément avec les sentiments puissants; mais ils le deviendraient à la longue, et le roman ainsi fait serait interminable.—Ils pourraient user peu à peu leurs puissances d'aimer, s'émousser, s'engourdir, s'endormir dans la langueur des fatigues de l'âme, et, à la fin, ne plus se voir des mêmes yeux. Mais, ainsi, ils deviendraient vulgaires; et c'est ce que Rousseau, qui les aime trop pour cela, ne veut point.—Aussi il tue le principal personnage, et il le tue par accident. La situation ne comportait guère de dénouement logique; on en a inventé un accidentel. Les personnages avaient fait comme une association de singularités. Ils seraient restés singuliers et étranges, examinant et discutant l'étrangeté de leurs cas, sans ni pouvoir ni vouloir en sortir, sans qu'il y eût aucune raison pour qu'ils en sortissent, ou par une catastrophe, ou par le bonheur, puisque la fatalité qui pèse sur eux n'est autre chose que leur volonté même, et qu'ils la créent et la renouvellent en même temps qu'ils la subissent.—Un cas fortuit était donc la seule chose qui pût mettre fin à leur entreprise contre le sens commun.
Les voilà ces personnages où Rousseau a mis tout son goût du faux, ces personnages vertueux, qui sont immoraux; candides et naïfs, qui sont déclamateurs; pleins de haute raison, qui font d'insignes folies.—Les personnages de Rousseau sont des paradoxes comme ses idées.
Et ce qui est comme un paradoxe encore, c'est que, mêlé au romanesque le plus romanesque qui soit au monde, il y a là un goût profond de simplicité et de naturel. Ces personnages sont d'accord pour concerter entre eux une vie sentimentale contre nature; ils le sont aussi dans l'amour des plaisirs simples, et de la vie pratique ordonnée, tranquille, douce, grave et sage. Julie et Wolmar ont le génie de la vie morale absurde et de la vie domestique sensée, et ils gouvernent aussi sagement leur maison que follement leur coeur. Rousseau est leur père, Rousseau, simple en ses goûts, sobre, économe, «qui n'usait point», comme disent ses contemporains, serviable avec cela et charitable; mais passionné, néanmoins, pour mille chimères, et jetant à chaque instant un roman étrange et même insensé dans sa vie de petit bourgeois tranquille, timide et studieux. La simplicité dans le romanesque, c'est Rousseau lui-même. Il aime les deux d'un égal amour, et c'est ce qui donne à sa simplicité toujours quelque chose de fastueux dans la forme, à ses fictions aussi le charme dangereux d'un fond de conviction, de sincérité et de candeur.
Et, dernier paradoxe enfin, ces personnages amoureux du faux et épris du simple et du naïf, ils ne manquent pas tous de vérité. Wolmar est décidément fantastique et n'a aucune réalité; mais Saint-Preux, Julie et Claire ont quelque chose de vrai. Saint-Preux, faible, flottant, sensuel et lyrique, être tout d'imagination et de sensibilité, né pour aimer et pour parler d'amour avec éloquence, tendresse et subtilité, sophiste de l'amour et rhéteur de la vertu, aimé des femmes comme un printemps capiteux, tiède et plein de jolis babils; il est bien vrai, et, alors, il était nouveau. L'amour avait été jusque-là, de la part de l'homme, une puissance de domination. L'homme faible, aimé un peu, peut-être beaucoup, pour sa faiblesse, sa grâce un peu molle, ses plaintes caressantes, se faisant petit, se reconnaissant inférieur à la femme, au mari, à lord Edouard, à tout le monde; c'était vrai, puisque, aussi bien, il y avait du Rousseau de vingt ans dans ce personnage; et c'était à peu près inconnu avant la Nouvelle Héloïse; et cela intéressa comme une nouveauté où l'on sentait, nous savons assez si l'on avait raison de le sentir, tout un renouvellement du roman.
Claire, un peu manquée dans la première partie, parce que Rousseau veut la faire gaie et rieuse, et Dieu sait si Rousseau sait être rieur et gai, a un rôle très juste et bien dessiné dans la seconde partie. Il ne faut pas contempler trop complaisamment ni seconder les amours des autres, et les confidentes sont des demi-amoureuses qui deviennent amoureuses en titre. Ainsi advient de la pauvre Claire, et cette contagion lente de l'amour côtoyé de trop près et trop longtemps regardé, de l'amour contemplé surtout dans ses douleurs, plus séductrices que ses joies, est d'une fine observation.
Enfin Julie, trop raisonneuse et sermonneuse sans doute, n'en est pas moins un des caractères les plus complets, les plus solides et les plus vivants que la littérature romanesque nous ait mis sous les yeux.
Mal élevée, et Rousseau n'a pas oublié ce trait, et il y a insisté, par une servante qui ressemble à la nourrice de Juliette; mise, à dix-huit ans, par une imprudence un peu forte, dans l'intimité intellectuelle d'un jeune homme lettré, ce qui est dangereux; passionné, ce qui est grave; et mélancolique, ce qui est désastreux; elle se laisse aller aux premiers mouvements de son coeur; elle commet une faute; plus tard, trop faible, et d'une conscience trop obscure et trop peu avertie pour résister à la destinée qu'on lui fait, elle se laisse marier à un autre homme; et, dès lors (si je comprends bien), épouse, mère, maîtresse de maison, un être nouveau naît en elle. Elle est, ce qui est le propre des femmes, transformée par sa fonction. La jeune fille fut faible; l'épouse (bien mariée) est digne, forte, capable de vertus, à la hauteur des grandes tâches. Elle peut revoir celui qu'elle a aimé, sinon sans trouble, du moins sans défaillance. Elle songe, sincèrement, à l'unir à une autre femme.—Mais voilà qu'un coup funeste la frappe. Voisine de la mort, le passé la ressaisit. Tout son amour ancien se réveille et l'envahit, et alors elle croit l'avoir eu toujours en elle aussi fort et invincible que jadis et qu'aujourd'hui. L'immense empire des premières sensations sur l'être humain revient sur elle affaiblie et désarmée; et elle bénit la mort qui l'affranchît d'un amour qu'elle croit invincible, et que, saine de corps et d'esprit, elle avait vaincu.
Le double caractère de la femme, persistance des premiers sentiments, facilité à se plier à une destinée nouvelle, se trouve donc ici; sans compter faiblesse, audace étourdie, duplicité naïve et maladroite; et aussi goût de prédication morale; et aussi relèvement par la maternité; et aussi transformation, à demi vraie et à demi sincère, de l'amour en bienveillance et protection maternelles.—Tout cela signifie que pour la première fois depuis bien longtemps une complète biographie féminine était faite dans un roman. Les contemporains, je veux dire les contemporaines, ne s'y sont pas trompées une heure. Les femmes étaient lasses, ou du moins il est à croire qu'elles devaient l'être, de romans où la femme n'était jamais qu'un jouet des passions légères ou des vanités cruelles, où elle n'était jamais peinte qu'à un seul moment de sa vie, celui où elle plait et est séduite. On leur montrait enfin une vie féminine dans toute sa suite, du moins ayant une certaine suite. On leur montrait une femme ayant des faiblesses, ayant des qualités, ayant un caractère. Ce roman flatta en elles quelques-uns de leurs vices, quelques-uns de leurs bons penchants, et très directement et précisément leur orgueil. J'oubliais le besoin de larmes, que personne n'avait vraiment satisfait depuis Racine. Quelqu'un osait faire pleurer, et non point par l'accumulation des malheurs épouvantables, comme Prevost en ses longs romans, mais par la «douleur des amants, tendre et précieuse», comme dit Saint-Evremont, par une histoire simple en son fond, abominablement fausse aussi, mais où les principaux personnages avaient le goût naturel et comme l'appétit de la douleur.
Et, de plus, et surtout, ce roman pouvait être faux, il était sincère. On y sentait un auteur qui était aussi attendri du sort de ses personnages que le pouvait être aucun de ses lecteurs; qui adorait Julie, Claire, Saint-Preux et même Wolmar. C'était un roman écrit par un héros de roman triste, un roman romanesque écrit par le plus romanesque des hommes. Le secret est là. C'est pour cela que pareil succès est chose rare. Les hommes sont animaux d'imitation, mais ils n'imitent que la sincérité. On imita Rousseau; on se fit des sentiments sur le modèle de la Nouvelle Héloïse. C'était se faire des sentiments déclamatoires, mais qui ressemblaient à la vie, car, au moins à la source d'où ils venaient, ils avaient été vivants et profonds.—Le siècle n'en fut pas changé, c'est trop dire; il en fut adouci et comme amolli. La philanthropie existait, elle, devint fraternité, épanchement, expansion, besoin de confidence et d'appel au coeur; la sensibilité existait, elle était dans Marivaux, dans La Chaussée, dans Prevost; elle devint à la fois plus intime et plus prétentieuse: plus intime, j'entends s'inquiétant moins des incidents, des situations extraordinaires, des grands et rudes malheurs, n'en ayant pas besoin pour éclater, naissant d'elle-même, coulant comme de source, palpitant du seul battement du coeur, mêlée à toute la vie et au train de tous les jours; plus prétentieuse, j'entends s'attribuant franchement cette fois la direction morale de la vie, s'érigeant en dominatrice légitime de l'existence humaine, se croyant une vertu, s'estimant un devoir, se prenant pour la conscience, et par conséquent remplaçant la morale, dont la place, aussi bien, était depuis longtemps vide, par un égoïsme sentimental et attendri.