Et je ne veux ni surprise, ni exagération, et je préviens que, comme il y a un peu de flottement dans le Contrat et que tout n'y est pas très lié, on y trouvera du libéralisme; comme on y trouvera un peu de bien des choses que Rousseau prétend combattre; mais le fond du Contrat est nettement et formellement anti libéral. Rousseau avait soutenu toute sa vie que la société était illégitime, et illégitime sa prétention de demander aux hommes le sacrifice d'une part d'eux-mêmes; il va soutenir que les hommes lui doivent le sacrifice d'eux tout entiers, et par conséquent qu'il n'y a de droit que le sien,

Le souverain, c'est tout le monde, et ce souverain est absolu; voilà l'idée maîtresse du Contrat social. Ce tout le monde qui a corrompu chacun—n'est-il point vrai, Rousseau?—c'est lui qui a tout droit sur chacun de nous. Ce tout le monde qui m'a fait esclave—n'est-il pas vrai, Rousseau?—peut légitimement disposer de moi à son plein gré et resserrer ma servitude. Ce tout le monde qui m'a fait mauvais—n'est-il pas vrai, Rousseau?—ne doit rien sentir qui l'empêche de peser de plus en plus sur moi de toute sa détestable influence. Il fera la loi civile, la loi politique et la loi religieuse, ce qui veut dire que je serai sa chose comme homme, comme citoyen et comme être pensant, comme corps, comme âme, comme esprit. Il m'élèvera selon ses idées, me fera agir selon sa loi, «expression de la volonté générale», me fera penser selon sa religion, qui sera chose d'état comme tout le reste, que je devrai accepter, sous peine d'être exilé si je la repousse, d'être «puni de mort» si, l'ayant acceptée, j'oublie de la suivre. Tel est le dessin général du Contrat.

Le détail en est, le plus souvent, encore plus oppressif et rigoureux. Le jeu facile des rouages, ce qui est une manière de liberté encore, Rousseau s'en défie. Une démocratie représentative, par cela seul qu'elle est représentative, est plus libre et plus libérale qu'une autre. Le peuple, ou plutôt la majorité, a une volonté, impérieuse et brutale, dont il va faire une loi s'imposant à chaque individu. Mais s'il fait faire cette loi par des législateurs qu'il nomme, ces législateurs discuteront, réfléchiront, tiendront compte, sinon des droits, du moins des convenances, des intérêts respectables de la minorité; ou même des individus. Rousseau voit très bien que cet état n'est déjà plus la pure démocratie; elle est une manière d'aristocratie, et il la nomme de son vrai nom «l'aristocratie élective». Voilà qui n'est pas bon. Il nomme bien cela, en passant, «le meilleur des gouvernements»; mais il s'arrange de manière que ce meilleur des gouvernements ne fonctionne pas. Ces législateurs, dont les discussions mettraient un peu de raison, d'atténuation au moins et de tempérament, dans la rude organisation sociale, dans ce système de pression de tous sur chacun, ces législateurs n'auront pas à discuter; leur mandat sera impératif, et leur décision nulle, du reste, tant qu'elle ne sera pas ratifiée par le peuple lui-même. Cette «souveraineté» ne peut être représentée, parce qu'elle ne peut pas être aliénée. «Les députés du peuple ne sont pas ses représentants; ils ne sont que ses commissaires. Toute loi que le peuple n'a pas ratifiée est nulle... Le peuple anglais se croit libre; il se trompe fort; il ne l'est que durant l'élection des membres du parlement; sitôt qu'ils sont élus, il n'est rien.»—Et nous voilà revenus au pur gouvernement direct, c'est-à-dire à la foule pur tyran, tyran dans toute la force du terme, c'est à savoir despote capricieux et irresponsable.

Plus capricieuse, plus irresponsable et plus despote qu'un roi absolu, remarquez-le, parce qu'elle est multiple et anonyme. Un roi absolu n'est jamais absolu, parce qu'il n'est jamais irresponsable. L'isolement est une responsabilité. Un homme qui gouverne seul ose rarement tout se permettre, parce qu'il est seul, et qu'il a un nom, et qu'il est connu. Il sait, quand une faute est commise, vers qui les yeux se tournent, sur qui les blâmes tombent, vers qui les plaintes montent. La foule anonyme se permet tout, parce que son irresponsabilité est absolue. Elle ne risque pas même d'être méprisée.—C'est pourtant à ce despote sans frein que l'ombrageux Rousseau, si jaloux de son indépendance, s'abandonne. Il n'y a pas un atome ni de liberté ni de sécurité dans son système.

Il n'y a pas non plus une seule chance de bonne justice. Ce peuple souverain qui m'élève, me fait penser, me fait agir, et me pétrit de toute part, me jugera-t-il aussi? Oui, sans doute, et soyez-en sûrs. Dans l'Etat de Rousseau, la justice sera rendue par les candidats à la députation[87]. «La fonction de juge doit être un état passager d'épreuves sur lequel la nation puisse apprécier le mérite et la probité d'un citoyen pour l'élever ensuite aux postes plus éminents dont il est trouvé capable. Cette manière de s'envisager eux-mêmes ne peut que rendre les juges très attentifs....»—à quoi, si ce n'est à plaire à ceux qui les nomment, et à être les instruments dociles d'un parti? Tout au gré du suffrage universel, rien qui soit soustrait, par une constitution, ou par des privilèges et droits acquis, ou par une reconnaissance du droit de l'individu, à sa prise inquiète, avide et capricieuse; et avec cela le mandat impératif, le plébiscite nécessaire à chaque loi pour qu'elle soit valable, et la magistrature élective, c'est-à-dire servante d'un parti: tel est le système complet de Rousseau. C'est la démocratie pure, dans toute sa rigueur, avec tout son danger.

Note 87:[ (retour) ] Gouvernement de Pologne.

J'ai montré que Montesquieu, déjà, sans être démocrate, avait eu quelques illusions sur l'aptitude du peuple, non pas seulement à contrôler la manière dont on le gouverne, mais à choisir ses gouvernants. Montesquieu repousse absolument le plébiscite, et ne reconnaît à la foule aucune valeur législative; mais il la croit très judicieuse dans le choix des personnes. «Le peuple est admirable pour choisir ses magistrats», dit Montesquieu; et s'il n'avait été un parlementaire, sans doute eût-il pris le mot magistrat aussi bien dans le sens de juge que dans celui de représentant politique. Cette manière de penser, dont on voit que je ne fais point l'erreur du seul Rousseau, vient d'abord d'un certain optimisme généreux, de quelques souvenirs de l'antiquité ensuite, qui mieux entendus, au reste, pourraient conduire à d'autres conclusions, enfin et surtout de l'absence d'expérience, et de l'impossibilité d'observer. Les hommes du XVIIIe siècle ont eu l'idée de bien des choses; ils n'ont pas pu avoir l'idée d'une nation. Ils ont tous cru, plus ou moins, qu'une nation avait beaucoup d'unité dans les vues, et qu'au moins, ce qui en effet paraît probable au regard superficiel, elle ne pouvait que bien entendre son intérêt. Un penseur est toujours un homme qui a peu de passions, du moins qui en a moins que les autres, du moins qui en est moins continuellement obsédé que les autres, moyennant quoi, justement, il pense; et il est par là toujours assez porté à voir dans le monde plus de raison et moins de passion qu'il n'y en a. Rousseau tout à fait, Montesquieu un peu, voient une nation comme une famille qui a un procès et qui ne songe qu'à choisir le meilleur avocat. Une nation n'est point telle; c'est, fatalement, un certain nombre de classes, de groupes, de partis, qui sont surtout menés par l'instinct de combattivité. L'essentiel pour chacun est de vaincre les autres, ou à deux d'en vaincre un troisième, cela même sans haine violente, et sans noirs desseins. Jamais on n'a vu une élection qui ne fut un combat, et un combat pour le plaisir de combattre, sans plus, ou à bien peu près. Dès lors, non seulement le résultat de l'élection n'est pas l'expression de la volonté nationale, mais il n'est pas même l'expression de la volonté du parti le plus fort; il n'indique que ses répugnances. Toute décision de la majorité a le caractère d'un veto. Indication précieuse, qu'il faut bien se garder de négliger, et que même il faut provoquer, mais qui ne peut être le fondement ni d'une législation ni d'une politique. Or toute législation et toute politique, selon Rousseau, est fondée sur cette base unique. Là est l'erreur, qui part, à ce que j'ai cru voir, d'une psychologie des foules fausse ou incomplète.

Peut-être aussi—je n'en sais rien du reste—peut-être aussi les quelques écrivains politiques qui ont penché, au XVIIIe siècle, vers «l'Etat populaire» n'ont-ils jamais songé au suffrage universel. Il était trop loin d'eux, trop inouï, trop absent de la terre, trop inconnu même dans l'antiquité (où les esclaves sont le peuple, et où le «citoyen» est déjà un aristocrate), pour que l'idée, nette du moins, de la foule gouvernant se soit vraiment présentée à eux.—Sans doute quand ils parlaient démocratie, ils songeaient aux «bourgeoisies» des villes libres, c'est-à-dire à des aristocraties assez larges, mais très éloignées encore des démocraties modernes.

Quoi qu'il en soit, le système de Rousseau, en sa simplicité extrême dont il est si fier (car il méprise les gouvernements «mixtes» et «composés» et fait de haut, sur ce point, la leçon à Montesquieu), est certainement l'organisation la plus précise et la plus exacte de la tyrannie qui puisse être.

Mais encore d'où vient-il, puisque les idées générales de Rousseau n'y mènent point?—Il vient, ce me semble, de l'éducation protestante de Jean-Jacques Rousseau, ni tant est qu'il ait reçu une éducation; mais on sait assez que l'éducation de l'esprit se fait des lieux ou l'on a passé sa jeunesse, autant et plus que de tout autre chose. Rousseau a vécu dans une cité protestante durant tout le premier développement de son esprit, et c'est chose constante qu'il a perpétuellement eu les yeux tournés vers Genève pendant toute sa vie. Or, l'ancienne théorie politique des écoles protestantes n'est pas autre chose que le dogme de la souveraineté du peuple. Quand on lit les écrits politiques de Fénelon, on peut être étonné de le voir réfuter point par point, et comme texte en main, le Contrat social[88]. Cela tient à ce que ce n'est pas Rousseau qui a écrit le Contrat social. C'est Jurieu qui en est l'auteur, et non pas même le premier auteur; c'est Jurieu que Fénelon (Bossuet aussi, du reste) s'attache à réfuter et à confondre.