Note 88:[ (retour) ] Voir notre Dix-Septième siècle, article Fénelon. (Lecène, Oudin et Cie.)

Jurieu avait dit en propres termes: «Le peuple est la seule autorité qui n'ait pas besoin d'avoir raison pour valider ses actes.» Avant lui Grotius, bien moins hardi, beaucoup plus prudent et circonspect, n'en avait pas moins posé en principe et comme base de tous ses raisonnements le «contrat social» de Rousseau, une convention par laquelle les hommes ont fait délégation de leurs droits pour les assurer, ce qui mène (quoique Grotius tergiverse là-dessus) à penser qu'ils peuvent toujours légitimement les reprendre quand ils jugent qu'on les viole.—Même doctrine dans Pufendorf, élève de Grotius, et dans Barbeyrac, élève de Pufendorf. C'est l'école protestante qui s'organise, se maintien et se répète. Même doctrine enfin dans Burlamaqui, auquel il me semble qu'il faut faire attention; car il est protestant, il est de Genève, et les Principes du droit politique sont de 1751, et le Contrat social est de 1762. Or, les principes de Burlamaqui sont ceux-ci textuellement: La société humaine est par elle-même et dans son origine une société d'égalité et d'indépendance.—L'établissement de la souveraineté anéantit cette indépendance.—Cet établissement ne détruit pas et ne doit pas détruire la société naturelle.—-Il doit servir à lui donner plus de force. (Ce n'est pas Rousseau que je copie, c'est Burlamaqui.)—De Burlamaqui encore, copiant Grotius, du reste, et ne faisant que le souligner, cette idée que «la souveraine autorité sur l'économie de la religion doit appartenir au souverain», que «la nature de la souveraineté ne saurait permettre que l'on soustraie à son autorité quoi que ce soit de tout ce qui est susceptible de la direction humaine»; que, quand on prend une autre voie, il y a soit «anarchie», soit «deux puissances», auquel cas tout est perdu; car «on ne peut servir deux maîtres, et tout royaume divisé périra».—De Burlamaqui encore cette idée[89] que la démocratie exige un Etat d'un territoire peu étendu, etc.

Note 89:[ (retour) ] Non pas très formelle, mais en germe (Ne confondez pas le texte de Burlamaqui avec le commentaire de B. de Félice.)

Rousseau était donc comme le dernier venu de l'école protestante, il ne faisait, ce me semble bien, qu'en résumer très brillamment toutes les leçons; il en subissait très directement l'influence, et ses idées générales elles-mêmes ne réussissaient pas à l'en détacher, comme il me parait qu'elles auraient dû faire. Cette école était trop autorisée, trop illustre, et il y tenait par trop d'attaches d'amour-propre religieux et d'amour-propre national. (Remarquez qu'il cite quelque part Grotius parmi les livres de chevet de son père.)—Cette école, tout entière, avait pris la souveraineté populaire pour la liberté. L'idée libérale a été très lente à naître en Europe. Elle est essentiellement moderne; elle est d'hier. Elle consiste à croire qu'il n'y a pas de souveraineté; qu'il y a un aménagement social qui établit une autorité, laquelle n'est qu'une fonction sociale comme une autre, et qui, pour qu'elle ne soit qu'une fonction, doit être limitée, contrôlée, et divisée, toutes choses aussi difficiles, du reste, à réaliser, qu'elles sont nécessaires, et qu'on arrive à réaliser, quelquefois, avec beaucoup de tâtonnements dans beaucoup de bonne volonté. Cette idée était presque inconnue au XVIIIe Siècle, et l'on sait à quel point pour les hommes de la Révolution elle est restée confuse.

—Mais Montesquieu?—Nous y arrivons. Montesquieu a eu une très grande influence sur le Contrat social. Trop orgueilleux pour en convenir, Rousseau a commencé par railler durement Montesquieu. Il fait remarquer[90] ce qui est vrai, mais va contre Rousseau plus que contre l'auteur de l'Esprit des Lois, que Montesquieu est plutôt un critique sociologue qu'un théoricien systématique: «... il n'eut garde de traiter des principes du droit politique; il se contenta de traiter du droit positif des gouvernements établis». Il plaisante un peu lourdement sur la théorie de la division des pouvoirs: «Nos politiques, ne pouvant diviser la souveraineté dans son principe, la divisent dans son objet: ils la divisent en force et en volonté, en puissance législative et en puissance exécutive.... Tantôt ils confondent toutes ces parties, et tantôt ils les séparent. Ils font du souverain un être fantastique et formé de pièces rapportées.... Les charlatans du Japon dépècent, dit-on, un enfant aux yeux des spectateurs; puis, jetant en l'air tous ses membres l'un après l'autre, ils font retomber l'enfant vivant et tout rassemblé[91].» —Voilà qui est dédaigneux. Il n'en est pas moins qu'après avoir ainsi détourné le soupçon d'imitation ou d'emprunt, Rousseau profite de Montesquieu et ramène à son profit quelques-unes de ses idées;— et nous voilà ainsi conduits nous-mêmes à relever ce qu'il y a de libéralisme dans le Contrat social; car il y en a.

Note 90:[ (retour) ] Dans l'Emile, livre V.

Note 91:[ (retour) ] Contrat social, II, 2.

Cette division des pouvoirs que Rousseau raille si dédaigneusement, il la rétablit par un détour. La souveraineté doit rester indivisible, mais les délégations de la souveraineté doivent être séparées, les pouvoirs délégués doivent être distincts, et cette précaution prise, revenant tout simplement à l'idée et même au langage de Montesquieu qu'il jugeait tout à l'heure si plaisants, Rousseau nous dira: «Dans le corps politique on distingue la force et la volonté, celle-ci sous le nom de puissance exécutive[92].... Il n'est pas bon que celui qui fait les lois les exécute [93]

Note 92:[ (retour) ] Contrat social, III, 1.

Note 93:[ (retour) ] Contrat social, III, 4.