Et cela pour une raison à la fois un peu subtile et très juste, que Rousseau tire ingénieusement de l'idée même qu'il se fait de la souveraineté. La loi est la parole de la souveraineté; elle est l'expression de la volonté générale. C'est pour cela que la souveraineté ne peut parler que par la loi, non par une décision particulière. La volonté générale n'a son expression que dans la loi; elle ne peut l'avoir dans une résolution de détail, d'interprétation ou d'application. Elle cesserait alors d'être volonté générale. «La volonté générale change de nature ayant un objet particulier, et ce n'est pas à elle de prononcer ni sur un homme, ni sur un fait[94].» Donc le peuple ne doit être ni gouvernement, ni juge. Il y perdrait comme sa nature propre. Il deviendrait un particulier. Il y perdrait son droit (et il faudrait ajouter son aptitude) à penser généralement, à décider sur les ensembles, et à concevoir l'ordre et la règle. Donc ni le peuple, du moment même qu'il est législateur, ne peut être ni gouvernement, ni juge; ni, non plus, la loi ne peut avoir un caractère particulier, viser une personne, ou être faite pour une circonstance. Une loi contre une personne, ou une loi de circonstance, non seulement a toutes les chances du monde d'être injuste, mais elle est une monstruosité: elle n'est pas une loi; elle est un acte de gouvernement qu'on appelle loi pour tromper l'opinion. C'est le renversement de toute morale politique.
Note 94:[ (retour) ] Contrat social, II, 4.
Quel dommage que ces idées, d'une part restent un peu obscures dans le texte de Rousseau, d'autre part soient disséminées et diffuses dans ce texte, soient quittées, reprises et quittées encore, ne forment point corps et faisceau! Il me semble que Rousseau n'en a pas pris très nettement conscience, ou qu'il a eu peur de les amener à leur dernier point de netteté, sentant qu'à ce moment il eût été la main dans la main de Montesquieu, ce que peut-être sa vanité redoutait.
Toujours est-il que ces idées si libérales et si justes, qui ne vont à rien moins qu'à réduire infiniment la souveraineté du peuple, et qu'à ruiner le Contrat social, sont dans le Contrat social. C'est la plus heureuse des contradictions. Elle montre et que Rousseau, qui n'a pas assez médité sur les questions politiques, n'est point arrivé, quoi qu'il en croie, à un système arrêté, définitif et rigoureux; et que Rousseau, se retrouvant lui-même, avec sa passion intime de liberté individuelle, au milieu même de son rêve de souveraineté populaire, y a glissé ou laissé s'introduire toute une théorie, qui, suivie jusqu'où elle tend, mènerait à la doctrine libérale des publicistes modernes. —Et voilà que le dernier représentant de l'école politique protestante apparaît, non plus comme celui qui en a le plus étroitement ramassé les principes tyranniquement démocratiques, mais comme celui qui s'en relâchait déjà, et, au moins, en atténuait singulièrement la rigueur.
Seulement ce n'est pas sur ces premières vues libérales, encore que si profondes, que Rousseau insistait le plus, et c'est le dogme de la souveraineté populaire, considérée comme ayant existé toujours, et s'étant seulement organisée fortement, sans abdiquer jamais, dans les sociétés civilisées, qu'il posait avec netteté, soutenait avec vigueur, proclamait avec éloquence et avec passion.—Et c'était aussi, partie grâce à lui, partie par la nature même du sujet, ce qu'il y avait dans son livre de plus clair, de plus frappant, de plus prenant, de plus vite et facilement intelligible.—Et il faut bien que je reconnaisse, en finissant, que c'est ce qui en est resté; et que de cette doctrine, encore qu'elle ne soit pas de lui, encore qu'elle soit peu conforme à ses idées générales, encore que même dans le Contrat il s'en écarte, Rousseau est demeuré le propagateur le plus éclatant, le seul éclatant, glorieux et influent, à ce point qu'elle ne porte guère plus, parmi les hommes, que son seul nom. Elle a fait, ou consacré (ce qui est plutôt mon avis) beaucoup de mal, dont il est difficile de ne pas le laisser, pour une grande part au moins, responsable.
IX
ROUSSEAU ÉCRIVAIN
Tel est ce singulier homme, puissant et faible, faible par le coeur, puissant par la pensée et l'imagination, et assez puissant par elles pour faire de ses faiblesses mêmes des forces redoutables à charmer et plier les coeurs.
Rousseau est un de ces hommes séduisants et dangereux, chez qui l'imagination et la sensibilité dominent et étouffent la raison, le sens commun, les facultés de réflexion, d'analyse et d'observation. Autant dire que c'est un poète, et il est très vrai que c'est un des plus grands poètes de notre race. Seulement, c'est un poète né dans un siècle de théories, de systèmes et de raisonnement, et sa poésie, il l'a mise, sous l'influence de ses contemporains, dans des systèmes et des théories; et c'est là son originalité en même temps que le danger perpétuel, et pour lui-même et pour les autres, de tout ce qu'il écrit et de tout ce qu'il pense.
Entraîné, comme tous les poètes, à un rêve de perfection de vie idéale, froissé, comme tous les poètes, par ce qu'il y a de vulgaire dans la vie telle qu'elle est, et dans la société telle qu'elle existe autour de nous, il s'est réfugié, non pas, comme les poètes à l'ordinaire, dans des rêveries, des contemplations, des visions, mais dans des théories politiques et des doctrines sociales, où il a apporté non l'observation et l'étude des faits, mais des constructions à priori et des abstractions de «promeneur solitaire».