Et ces systèmes étaient spécieux, d'abord parce que tout ce qui porte la marque du génie est spécieux, et ensuite parce que Rousseau était doué d'une singulière puissance de raisonnement et de logique. Un logicien n'est pas nécessairement un homme de raison froide et tranquille. Il arrive fort souvent que la déduction à outrance est une des formes de l'imagination et de la passion. On ne s'enivre point de raison, c'est-à-dire d'étude, d'attention, d'examen et de réflexion; mais on s'enivre de raisonnement, c'est-à-dire de la poursuite indéfinie, en ses transformations successives, d'une idée générale devenant système politique, système pédagogique, système religieux, système social.

Un poète que le dégoût des choses qui l'entourent jette dans un rêve de perfection irréalisable, prolongé par un logicien qui de ce rêve fait une théorie sociale très logique, très suivie, très liée, très systématique et très séduisante, voilà Rousseau.

Et, comme il arrive toujours quand on a affaire à ces rêveurs qui ont du génie, telle intuition, peu ramenée à la vérité pratique par l'auteur lui-même, mais contenant, comme en un germe, une partie de vérité, met d'autres hommes moins grands, et plus réfléchis et attentifs, sur la voie d'une excellente doctrine de détail, très réalisable, très utile et féconde en résultats. Et voilà pourquoi de pareils hommes, non seulement doivent être étudiés au point de vue de l'art, comme des poètes glorieux et des rénovateurs de l'imagination humaine, ce qui déjà vaut qu'on s'en pénètre; mais encore, au point de vue des applications, comme des initiateurs, des promoteurs, des prophètes un peu obscurs, mais inspirateurs et «suggestifs», des guetteurs de la lumière qui commence à poindre, un peu étourdis par les premiers rayons qu'ils en surprennent; en un mot, presque comme les alchimistes, précurseurs de la chimie, qu'ils rêvent, qu'ils aident à naître et qu'ils doivent ne pas connaître.

Rousseau est un des plus grands prosateurs français. Il est un rénovateur du style et de la langue. Il a ramené en France le style oratoire qu'elle avait complètement désappris depuis Fénelon, et presque depuis Bossuet.

A la prose large, étoffée, nombreuse et harmonieuse, au beau développement et aux souples évolutions des grands maîtres eu style du XVIIe siècle, avait, peu à peu, et même assez brusquement, sans qu'on en puisse voir très nettement les causes, succédé une prose fort distinguée aussi, mais d'un genre essentiellement différent, un style coupé, court, nerveux plutôt que fort, procédant par phrases braves, vives et comme tranchantes, par traits, par maximes et par épigrammes.

Fontanelle, Montesquieu, Voltaire, avec de très grandes différences entre eux, du reste, présentent tous ce caractère commun; et leurs contemporains portent à l'excès cette manière, comme toujours font les élèves. Rousseau, qui, sinon pour les idées, du moins pour ce qui est l'homme même, à savoir le style, n'est l'élève de personne, apporte avec lui un style nouveau; et comme il est passionné, c'est le style oratoire.

Il est éloquent dans l'effusion, dans la confidence, qu'il mêle à tout ce qu'il écrit, dans la raison, dans le raisonnement, dans le sophisme, jusque dans les souvenirs, et sa manière émue, attendrie et brûlante de les rapporter. Il a la suite, la pente, le prolongement facile dans la conduite du discours, et, plutôt que l'ordre véritable, ce mouvement qui vient de l'échauffement d'un coeur toujours en émoi, ce mouvement que Buffon a donné avec raison pour la seconde des deux qualités fondamentales du style, mais que, après l'avoir une fois nommé, il oublie complètement et laisse à l'écart, parce que lui-même n'en a pas le don.

C'est le don propre de Rousseau. Pour la première fois depuis plus de cinquante ans, quand il parut, on put lire un livre comme un discours qui saisit l'auditeur, le captive, l'entraîne, le porte avec soi, et, sans le laisser reposer, le mène au but toujours poursuivi.

Ajoutez l'éclat, la richesse du coloris, le mot qui n'est pas seulement un signe de la pensée, mais qui est une trace de la sensation, qui vit, qui respire et qui brille.

C'est grâce à ces dons que Rousseau est non seulement un écrivain, orateur entraînant et séduisant, mais un peintre des choses réelles, ce que personne n'était plus depuis bien longtemps. C'est ainsi qu'il a pu faire vivre la nature pittoresque dans ses écrits et réveiller chez les Français le goût des beautés naturelles, susciter dans la génération littéraire qui l'a suivi une foule de grands peintres de la nature, les Bernardin de Saint-Pierre, les Chateaubriand, les Sénancour, et surtout son élève passionné, George Sand.