A ces titres, j'entends comme peintre ému de la nature et comme écrivain éloquent, Rousseau est un grand précurseur. Ce qu'il y a de plus sincère, de plus vrai, de plus solide et de plus durable dans la révolution littéraire du commencement de ce siècle, en grande partie dérive de lui. Il a aimé les grandes harmonies de la nature, et il a retrouvé les grandes harmonies de la phrase. C'étaient deux découvertes, et deux chemins ouverts au génie, et aussi à la médiocrité. Mais qu'importe que celle-ci suive, si l'autre a passé?
X
Rousseau a été en son temps le maître et le guide le plus fascinateur, le «subtil conducteur» dont parle Bossuet. Il l'a été, et parce qu'il était bien de son siècle, et parce qu'il s'en séparait juste assez pour l'inquiéter, le piquer et achever de le séduire.
Il était de son siècle en ce que, plus que personne, il repoussait l'autorité, toutes les autorités, et la tradition, toutes les traditions. Ce n'était plus seulement avec la tradition religieuse et avec la tradition nationale qu'il rompait violemment. Derrière ces autorités séculaires, au delà des siècles, et presque au delà du temps, il allait attaquer l'autorité de l'humanité tout entière, la tradition du genre humain. Ce n'était pas seulement une nation ou une religion, c'était l'humanité qui s'était trompée. C'était l'humanité dont il fallait récuser l'exemple et qu'il fallait convaincre d'erreur, et c'était toute la sagesse humaine qu'il fallait tenir pour folie. Rien de plus inattendu—et rien de plus préparé. L'habitude une fois prise de considérer l'antiquité et la longue possession d'une doctrine comme une raison de n'y pas croire, il fallait s'attendre à ce qu'un esprit audacieux révoquât en doute la croyance la plus ancienne du genre humain, et voulût convaincre d'illusion l'instinct même par lequel le genre humain croit qu'il subsiste.—C'était, sous la forme d'un rêve doux et charmant, la plus pure, la plus nette et la plus radicale pensée révolutionnaire. Burcke disait aux révolutionnaires français: «Vous avez préféré agir comme si vous n'aviez jamais été civilisés.» Rousseau disait aux Français de 1760: «Il faut agir comme si nous n'avions jamais été civilisés.» Rousseau est le révolutionnaire par excellence, et c'est bien pour cela que Voltaire, qui ne s'y trompe pas, le déteste si fort. Il tend directement à cette sorte de nihilisme politique, dont Tolstoï, qui a tant d'idées communes, en politique, en morale, en éducation, avec Rousseau, est en ce moment le représentant prestigieux. Et les causes, là-bas et ici, sont les mêmes. C'est la civilisation, qui fléchit, en quelque sorte, sous son propre poids,—nec se Roma ferens,—qui s'épuise à se poursuivre, et finit par douter d'elle-même.
En cela Rousseau, d'abord répondait à un secret désir de ses contemporains, celui d'aller jusqu'au bout de la négation; ensuite se montrait vraiment grand penseur, encore que ses conclusions ne menassent à rien, encore même qu'il reculât devant elles. Il comprenait l'intime, l'essentielle contradiction qui est au fond de la civilisation comme au fond de toute chose humaine. Il comprenait que la civilisation se ruine à se consommer, qu'elle manque son but, en le dépassant, à force de le poursuivre; qu'inventée pour soulager l'homme, elle finit par le surcharger; qu'inventée pour diminuer l'effort individuel, elle en demande de plus en plus de nouveaux, et qu'il y a là encore une grande et douloureuse vanité, un grand et décevant préjugé. Restait à savoir si ce préjugé n'est point nécessaire, et une condition même de notre nature; mais l'avoir vu, et avoir porté sur lui la lumière est d'une vigoureuse et pénétrante intelligence; et c'est un effort et un tour de pensée qui se trouvaient bien à leur place en ce siècle de démolisseurs des idées toutes faites, qui a secoué l'esprit humain comme un crible.
S'il était de son temps par tout ce côté négateur, il en était moins, et il ne l'en flattait que davantage, par ce qu'il apportait de tendresse, de mollesse, de non-sécheresse, et de rêverie sentimentale.—C'était un romancier et un poète, en un temps où l'on devait être affamé de vraie poésie et de roman vraiment romanesque. Le XVIIIe siècle est un âge tout épris de sciences, de géométrie, de physique et d'histoire naturelle. C'est par ces armes que depuis cinquante ans on battait en ruine les traditions. C'est avec d'autres armes que Rousseau venait les attaquer, en communauté de dessein avec son siècle, s'en distinguant par les moyens. Il n'aimait pas les encyclopédistes, ni n'en était aimé. De quoi une des raisons est qu'ils sont surtout hommes de sciences, et lui le contraire. Il portait le combat sur un nouveau champ de bataille, et rien ne pouvait plus intéresser que cette continuation de la lutte avec une tactique nouvelle. Il en appelait, non plus à la raison et aux raisonnements, dont peut-être on était las, mais au sentiment, à l'instinct du coeur, à l'émotion simple et «naturelle», faisant de toutes ces choses des vertus, et, par son talent, amenant, qui plus est, à les faire considérer comme, des élégances.—C'était un poète, mais comme je l'ai dit, ce qui était pour achever de ravir ceux qui l'écoutaient, un poète logicien. La conception poétique, rêve d'humanité heureuse, ou d'éducation idéale, ou de société ramenée à la nature, au lieu de se poursuivre dans son esprit et de se dérouler en songeries ou en tableaux, se développait en systèmes, en constructions logiques, en chaînes d'arguments. Il part d'un rêve tendre, et il s'engage dans la dialectique; et je ne sais de quoi ses lecteurs lui savent plus de gré, du point de départ ou du chemin.
Enfin ses effusions sentimentales arrivaient bien en leur temps, et comme réaction, et comme chose déjà suffisamment préparée. La Chaussée, Prevost, Marivaux lui-même, avaient déjà fait verser de douces larmes. La «sensibilité» du XVIIIe siècle remonte à eux: et il est juste de leur en tenir compte. Seulement, s'ils avaient fait pleurer, ils n'avaient pas eu l'autorité nécessaire sur les esprits pour qu'on se sût gré et qu'on se fît honneur des larmes versées. Il fallait un homme de génie qui fît des faiblesses du coeur un mérite de la conscience, qui les autorisât et les consacrât par des chefs-d'oeuvre, et qui, non seulement mît la sensibilité en liberté, mais la plaçât comme sur le trône. Rousseau a fait là ce qu'il dit quelque part que fait le poète dramatique[95]. Le poète, selon lui, «suit le goût public en le développant», et ne fait que penser ce que le public va penser lui-même, «sitôt qu'on osera lui en donner l'exemple». Rousseau a donné l'exemple de la sensibilité qui se croit sanctifiante et d'une sorte d'attendrissement qui se donne l'air sacerdotal; et il fit du don des larmes une manière de vocation religieuse. Le prêtre manquait, le directeur d'âmes, le guide des coeurs, dont jamais les hommes ne se sont passés. L'homme de science avait essayé de l'être, n'avait réussi qu'à demi. Ce fut l'homme sensible qui le fut. L'oeuvre de Rousseau, dont les effets durent encore, a été de remplacer, pour une partie considérable de la nation, les prêtres par les romanciers.
Note 95:[ (retour) ] Lettre à Dalembert sur les spectacles.
C'est en cela, plus que pour toute autre cause, qu'il a été si grand révolutionnaire. S'il l'a été par ses idées et son tour d'esprit, comme nous l'avons vu, il l'a été plus encore par le changement dans les moeurs qu'il a fait, ou aidé, ou consacré. Montesquieu avait dit: «Il ne faut jamais changer les moeurs et les manières dans l'Etat despotique. Rien ne serait plus promptement suivi d'une révolution.» C'est Rousseau que Montesquieu prévoyait, ou, pour parler plus exactement, la société à la Rousseau, la société déjà désorganisée, confondant ses rangs, brouillant comme par jeu ses idées, doutant d'elle-même et s'en moquant, et se faisant des moeurs factices, société chancelante et égarée, à laquelle Rousseau a donné une dernière impulsion et comme une dernière façon de fausseté d'esprit.
En fausseté d'esprit, il y était maître, en effet, ne fût-ce que parce qu'il a toujours été par le monde dans une situation fausse. Plébéien déclassé, dépaysé par son génie même, placé au centre de la société polie, et, à certains égards, à sa tête, il restera comme le symbole même de la démocratie brusquement précipitée au sommet de la nation, et chargée, ou se chargeant, de la conduire. Là, en contact avec ce qui reste des anciennes classes dirigeantes, elle respire un air auquel elle n'est point habituée; et elle s'y grise, s'y vicie, s'y aigrit. Elle y devient orgueilleuse, puis ambitieuse et tourmentée de désirs, puis défiante et irascible.—Et aussi, non accoutumée par l'hérédité à porter sans faiblesse, ou tout au moins sans étonnement, le poids séculaire d'une civilisation compliquée, elle n'en sent que l'embarras et la gêne, et songe vite à en rejeter le fardeau.—Et encore ses vertus mêmes, la simplicité de ses goûts et la simplicité de ses besoins, l'inclinent aux idées simples aussi, et aux solutions claires et courtes, qu'elle croit faciles, et elle traitera de l'organisation d'un grand État comme de l'établissement et de l'ordonnance d'un petit ménage.—Rousseau a donné en lui, pour ainsi parler, cette image et ce portrait. Il a représenté et figuré à l'avance l'évolution vers le pouvoir de toute une classe sociale, et sa manière de s'y accommoder.