Ne nous en servons donc jamais. «La reproduction se fait pour que le vivant remplace le mort, pour que la terre soit toujours également couverte de végétaux et peuplée d'animaux, pour que l'homme trouve abondamment sa subsistance...» sont des formules absolument vides, et dangereuses comme tout ce qui a l'air de prouver quelque chose. Tout à l'heure, nous avions affaire à des abstractions métaphysiques; ce sont maintenant des «abstractions morales», c'est-à-dire des abstractions fondées sur des «convenances morales». Nous ne disons ces choses uniquement que parce qu'elles nous plaisent ainsi. La raison qui les fonde n'est que le plaisir qu'elles nous font. Il nous «convient» que l'univers soit fait pour nous, il n'y a pas autre chose dans ces proverbes qui se donnent pour des vérités. Cela est non avenu aux yeux du savant.

Voilà dans quel esprit Buffon étudiait, et voilà les fantômes qu'il a chassés devant lui. Au fond, aversion pour les abstractions, défiance des classifications, proscription des causes finales, sous trois formes c'est la guerre à l'anthropomorphisme et le dessein d'exterminer de la science l'anthropomorphisme. L'homme conçoit tout sur l'idée qu'il a de lui-même, et se met partout dans la nature, et, soit l'habille de ses vêtements, soit se substitue à elle, et en elle ne contemple que soi. L'abstraction c'est une idée humaine qu'il arrive vite à tenir pour une loi qui oblige l'univers, et, à peu près, comme un être qui lui commande. La classification c'est un pli de l'esprit humain auquel il croit que la nature s'accommode et s'ajuste. La cause finale enfin, ou c'est lui-même considéré comme centre et but de l'univers, ou c'est l'univers considéré comme ne pouvant agir que comme l'homme agit, dans un dessein, vers un but, par un désir, et tenu, s'il n'agit pas ainsi, de confesser qu'il est absurde.—Il y a dans ces trois procédés de notre esprit une nécessité de notre nature à laquelle il n'est pas probable que nous puissions entièrement nous soustraire. Mais il est certain qu'ils sont dangereux, qu'ils rétrécissent et stérilisent l'esprit du chercheur, et que l'on peut, à les surveiller, en éviter au moins l'excès. L'homme projette sur les choses de la nature sa propre ombre, et en est gêné pour les voir. Cette ombre, il ne peut pas s'en débarrasser; mais à bien se rappeler que c'est une ombre, et que c'est la sienne, il peut rectifier cette erreur du sens intime, comme il redresse les erreurs des autres sens, et assurer d'autant sa faible vue. C'est à cela que Buffon le convie d'un avertissement sévère, sagace, ingénieux et opiniâtre, dont il fait sa loi, et dont, le premier, il profite.

Dans cet esprit de liberté et dans cette liberté d'esprit, Buffon a promené sur la nature un regard calme, assuré et soumis. Il n'a prétendu lui imposer ni un but, ni un ordre, ni une limite. Il n'a prétendu qu'à la peindre. Il y tient beaucoup, et à ne faire que cela. Mieux vaut décrire que classer; seulement regarder et peindre: ce sont ses proverbes à lui, où il revient sans cesse. S'il a tant décrit, et, à mon avis, avec certaines longueurs, et excès de quasi-répétitions, on dirait que c'est pour bien s'entretenir et entretenir les autres dans cette idée que le seul office du naturaliste est bien de faire voir, et qu'à l'historien de la nature aussi bien qu'à l'historien des hommes s'applique le scribitur ad narrandum. Et comme en même temps il est homme à idées, et infiniment ingénieux et fécond en inventions de théories, il sera, grâce à ces principes, très à l'aise dans son office de théoricien; car chacune de ses théories ne sera qu'une vue, qu'un aperçu, qu'une manière de présenter des files ou des ensembles de faits sous un certain jour, qu'une façon plutôt de les éclairer que de les expliquer. Il n'a jamais ni prétendu ni visé à davantage.

Et si, pour mesurer la force systématique de cet esprit, on veut se représenter sommairement la plus vaste et la plus générale de ses vues de l'univers, en voici à peu près le résumé.

La matière existe, d'éternité nous n'en savons rien, et comme de ceci il ne pourrait y avoir que des preuves métaphysiques, nous n'avons pas à nous le demander; mais elle existe, ici les preuves matérielles s'offrent, depuis beaucoup de milliers d'années.—Deux forces universelles la gouvernent: une force d'attraction, une force d'expansion, cette dernière très probablement effet elle-même, effet indirect, effet par réaction, de la première.—Il y a deux sortes de matière, l'une qu'on peut appeler matière morte, et qui n'est soumise qu'à la force attractive; l'autre qu'on peut appeler la matière vivante, ou organique, qui est soumise et à la force attractive et à la force d'expansion. Ce qui est matière morte est nommé minéral, ce qui est matière vivante est nommé végétal ou animal.—La planète que nous habitons est un globe de matière vitrescible, encroûté de sédiments calcaires provenant en partie d'êtres vivants, recouverts eux-mêmes presque partout de détritus végétaux, dont se nourrissent les végétaux actuels, lesquels nourrissent soit directement, soit indirectement les animaux, certains animaux mangeant les végétaux eux-mêmes, certains autres mangeant les animaux végétariens.

Cette planète, comme toutes les autres du système solaire, s'est probablement détachée du soleil, dans l'état d'incandescence et de fusion, comme une goutte de verre fondu lancé dans l'espace. Elle tourne, depuis sa séparation, autour du soleil d'une part, et d'autre part autour de son propre axe. Elle a été tout entière en fusion et brûlante; car elle l'est encore; et dans les idées de Buffon, la plus grande, l'incomparablement plus grande partie de sa chaleur lui vient d'elle-même et non des rayons du soleil.—Depuis son origine elle s'est refroidie progressivement, gardant sa forme sphérique, mais, comme toute matière molle en rotation, s'aplatissant aux extrémités de son axe et se rendant à la circonférence du plan perpendiculaire à son axe.—Elle s'est durcie peu à peu, se crevassant, se creusant et se boursouflant çà et là comme toute matière en fusion qui se refroidit. Certaines parties plus légères des éléments qui la constituaient sont restées flottantes à sa surface comme une écume; c'est ce qu'on appelle les liquides et les gaz, les airs et les eaux. Très chaude encore, la terre faisait bouillonner ces eaux à sa surface, et elles n'étaient que tourbillons de vapeur brûlante s'élevant dans l'espace, se refroidissant, retombant pour bouillonner encore et tourbillonner dans les hauteurs, indéfiniment.

Puis le refroidissement se faisant plus grand, les eaux sont devenues plus stables et plus lourdes; elles ont rempli les crevasses et les cavernes, comblé les grands vides avec les fragments de matières usées par elles, qu'elles charriaient, aplani et égalisé la surface terrestre, au point que les plus hautes montagnes et les plus profonds abîmes, en proportion du volume de la planète, sont des accidents imperceptibles; enfin elles se sont localisées et resserrées en quelques flaques qui sont ce que nous appelons les océans.

Mais auparavant elles avaient comme préparé la surface de la terre. En elles, dans la période tiède, la vie avait paru. Une infiniment petite partie de la matière, quelques grains de matière répandus à la surface de la planète ont une constitution particulière. Ils ont une force d'expansion; ils peuvent former de petits mondes particuliers, autonomes, et se gonfler, s'accroître, attirer à eux de la matière qui leur convient pour s'agrandir, et enfin se reproduire, soit solitairement, soit quand l'un en rencontre un autre semblable à lui. C'est ce que nous appelons les végétaux et les animaux. Ils ne sont qu'un accident dans l'énormité de la planète, et comme une légère moisissure à sa surface. Mais ils ont pour eux le temps et la reproduction, et finissent par modifier un peu la forme et l'aspect superficiel de la terre. Ils vivaient dans les eaux chaudes, répandues sur toute la surface du globe, sauf les pointes des montagnes primitives, et sur toute cette surface, sauf ces sommets, ils ont laissé leurs squelettes recouvrant presque toute la sphère. Ainsi se sont constitués les dépôts de sédiments que nous appelons la matière calcaire.

Sur cette roche plus friable que la roche primitive se sont déposés peu à peu, non point partout, mais en beaucoup de lieux, les détritus des grands végétaux qui ont formé une mince pellicule molle et meuble, laquelle, non seulement a été vivante, comme le calcaire, mais l'est encore, toute pleine de grains de matière organique, toute prête aux différents modes d'expansion, toute prête à recréer la vie dont elle vient, qui, pour ainsi dire, dort en elle. C'est sur cette pellicule, et d'elle, que nous tous, végétaux et animaux, nous vivons, l'épuisant, puis la reformant de nos cadavres.

Les végétaux ont ce qu'on appelle la vie: ils ont une force d'expansion, ils s'accroissent en attirant à eux la matière qui leur convient, ils se reproduisent. Ils ne sentent pas, et ne veulent pas. Ils ne sentent pas: c'est-à-dire qu'il ne paraît point qu'ils ramassent et centralisent en un point intime de leur être les impressions faites sur eux par ce qui n'est pas eux; il ne paraît point que tout leur individu prenne conscience de ce qui se passe en telle ou telle partie de leur être; en d'autres termes ils ne vivent pas d'ensemble; ils ne vivent pas chaque partie pour le tout et le tout pour chaque partie; autrement dit, ils n'ont pas d unité; ils ne sont pas à proprement parler des individus; ils sont des collectivités; un arbuste est une collection de petits arbustes; un arbre est une forêt.—Ils ne veulent pas: c'est-à-dire qu'il ne paraît point qu'ils aient un mouvement propre dont ils s'élancent vers le but d'un désir; ils se laissent vivre sans vraiment chercher la vie; ils n'ont pas de vouloir-vivre précis, ils n'ont qu'une sorte de persévérance obscure et nonchalante dans l'être. De cette vie, qui, ni dans la sensation, ni dans le vouloir, ne prend conscience d'elle-même, on peut se faire une image par ce que nous appelons le sommeil. «Le végétal est un animal qui dort.»