Les animaux sont avant tout des organismes qui se meuvent, qui vont d'un point à un autre. Presque tous les organismes que nous appelons animaux ont ce caractère. Le végétal est, dans son ensemble, un tube vertical, l'animal est un tube horizontal qui se déplace vers sa proie, et qui marche vers la vie.—Les animaux sentent, pensent et veulent. Ils sentent: l'animal le plus élémentaire, blessé en un point, se contracte tout entier, signe d'unité sensationnelle, c'est-à-dire preuve qu'il y a sensation proprement dite. Ils pensent: c'est-à-dire qu'ils accumulent, puis élaborent des sensations qui sont capables de se réveiller: qu'ils combinent, aussi, des idées élémentaires pour parvenir à un but ou éviter un obstacle. Ils veulent enfin c'est-à-dire que leur vouloir-vivre est précis, énergique et circonstancié, qu'il n'est pas aveugle et sourd, et poussant devant lui en ligne droite, mais ingénieux, sachant se ménager, se retourner, se ployer selon le cas, et même se combattre, pour mieux, ensuite, se satisfaire, bref que, déjà, il sait peser et choisir.
L'animal sent, pense et veut; il vit d'ensemble, il est un ensemble; il a une unité; il est un individu. Mais chez lui sensation, pensée, volonté, ont, comparées aux nôtres, un caractère particulier; ce sont sensation, pensée, volonté, pour ainsi parler, demi matérielles. L'animal sent, pense et veut, sans réflexion, du moins sans suite de réflexions, sans généralisation, et par conséquent sans pouvoir ni faire de toutes ces sensations un sentiment, ni faire de toutes ses pensées une idée, ni faire de toutes ses volitions un plan de conduite.—On est amené ainsi à croire qu'il a un cerveau plus matériel, si s'on peut parler ainsi, que le cerveau humain, et que son sens intérieur est simplement un sens, un sens plus raffiné et plus délicat qur les autres, mais un sens, seulement capable d'accumuler les sensations et d'en conserver très longtemps les ébranlements. On sait que la rétine conserve, longtemps après que cette lumière a disparu, l'impression très nette d'une lumière vive. Le sens intérieur de l'animal semble être quelque chose d'analogue. Il conserve des ébranlements dont la cause a disparu, et sous l'influence de ces ébranlements, réveillés par telle circonstance, il agit sans «volonté» proprement dite, d'un mouvement presque automatique, sorte de contraction inconsciente[97]. Le chien dressé à ne prendre le mets convoité que sur un signe, et qui résiste à l'envie de le prendre tant que le signe ne s'est pas produit, est sans doute un être qui pense et qui veut. Mais il pense et veut confusément. C'est un chien gourmand et un chien battu. Les ébranlements produits en lui par la sensation d'agréable goût durent encore; les ébranlements produits par la sensation du fouet durent encore; les uns contrebalancent les autres, jusqu'à ce que le signe éveillant une troisième série d'ébranlements, conforme à la première, la balance penche. Ce chien qui veut ne pas prendre le mets qu'il désire, veut donc en effet, mais comme le dormeur qu'on pince retire le membre douloureusement affecté, et le cache, sans se réveiller. Le dormeur veut d'une façon générale ne pas être blessé, mais il ne le veut pas d'une façon précise, puisqu'il ne sait pas qu'il le veut. De pareilles volitions sont des volitions, mais qui ne sauraient être coordonnées, former système, devenir plan de conduite et grand dessein. C'est en deçà de cette coordination des sensations, des pensées et des vouloirs qu'est la limite des animaux.
Note 97:[ (retour) ] Ce que nous appelons mouvements réflexes inconscients.
Enfin, dernier venu sur la planète, selon toute apparence, l'homme est un animal qui sent, qui pense, qui veut, et qui coordonne sensations, pensées et vouloirs, et qui les fixe et les résume dans des abrégés qui s'appellent idées, et qui fixe et résume ses idées dans des signes qui s'appellent des mots, et qui par les mots transmet aux autres hommes ses idées, qui peuvent s'accumuler, se conserver, se corriger, s'agrandir et se combiner indéfiniment. L'animal capable de généralisation, et d'expérience, même isolé: capable de science, de tradition et de progrès, à la condition de vivre en société, existe sur la planète; et par l'immense différence qui est entre lui et les autres, est de force, d'abord à la conquérir, et plus tard à la comprendre.
Et ce sont là des différences vraies et qui sont considérables entre les végétaux, les animaux et les hommes; mais prenons garde, et, en repassant par le chemin parcouru, adoucissons ce qu'il y a de beaucoup trop tranché dans ces classifications et ces délimitations. Il n'y a de différence profonde aux yeux du naturaliste qu'entre la matière morte et la matière vivante, qu'entre la matière uniquement soumise à la force d'attraction, et la matière soumise, en même temps qu'à la force attractive, à la force d'expansion, qu'entre le minéral d'une part et les végétaux et animaux de l'autre, qu'entre la matière que la nature travaille, pour ainsi parler, du dehors, extérieurement à elle, et la matière que la nature semble travailler du dedans, intérieurement, et en quelque sorte, par un «moule intérieur».—La nature façonne le minéral comme en se tenant en dehors de lui; elle le comprime, elle le tasse, elle le forge; elle l'augmente aussi, mais en ajoutant, en déposant quelque chose à sa surface; tout son travail ici est extérieur, exactement semblable à celui de l'homme, et voilà même pourquoi, à l'égard des minéraux nous faisons, en petit, ou nous nous voyons avec certitude sur le point de faire tout ce qu'a fait et ce que fait la nature. Elle ne travaille le minéral que par la surface. Elle travaille le végétal sur trois dimensions, en longueur, en largeur, en profondeur; elle semble au centre de lui, et non seulement au centre de lui, mais au centre de chacun des éléments qui le constituent, de chacun des grains de matière organique qui frémissent dans ce tourbillon qui est lui. Elle le façonne, et l'on comprend à présent ce mot singulier, mais nécessaire, d'après «un moule intérieur», un moule qui s'élargit, s'allonge et se creuse sans perdre sa forme générale, et qui s'étend, dans l'acception littérale du mot, dans tous les sens, un moule, en un mot, à trois dimensions.—La nature, c'est, d'une part, de la matière brute et morte qui se façonne mécaniquement, comme le fer sous le marteau de l'homme; c'est, d'autre part, de la matière qui se façonne organiquement, par une force d'expansion qui agit dans tous les sens et qui accroît et développe l'être, du plus profond de lui-même, dans toutes les points, dans tous les sens, dans toutes les directions, dans toutes les dimensions.
Or je dis qu'il n'y a de vraie différence qu'entre le monde inorganique et le monde organique. Entre les différentes, si nombreuses, provinces du monde organique il n'y a que des degrés, et il y a des transitions insensibles, et il n'y a que des limites flottantes et comme à dessein confuses. Le végétal est une collection, non un individu. Il est vrai en général: mais tel végétal commence à être un individu, commence à avoir comme une conscience et une volonté. J'ai dit que les végétaux ne sentent point: il y en a qui semblent sentir. «Si par sentir nous entendons faire une action de mouvement à l'occasion d'un choc ou d'une résistance, nous trouvons que la Sensitive est capable de cette espèce de sentiment, comme les animaux. «Voilà une plante qui à je ne sais quel degré est déjà un individu.—Il est entendu que les végétaux n'ont pas un véritable vouloir-vivre, précis et actif, et ne s'élancent pas vers le but d'un désir. Il est vrai, en général; mais la Vallisnérie mâle, attachée au fond de l'eau, rompt ses liens et s'élance vers la surface du flot pour rejoindre la fleur femelle.—On convient que le végétal est une collection de végétaux, se multiplie par parties détachées, par bouture, qu'une branche de saule que vous détachez est un saule que vous détachez de plusieurs saules. Il est vrai; mais il y a des animaux pour lesquels il en va exactement de la même façon. Tels l'hydre d'eau douce, et la plupart des autres polypes; en sorte que le naturaliste hésite et ne sait, en présence du polype, s'il a affaire à un animal ou à un végétal; et c'est, en effet, qu'ils ne sont l'un ni l'autre, mais une transition obscure et mystérieuse entre l'un et l'autre règne.
Et à l'inverse il y a des animaux, incontestablement animaux, doués de sensibilité, se contractant tout entiers à une blessure, individus uns par conséquent, qui cependant par certains caractères sont au-dessous d'un grand nombre de végétaux, comme par certains autres ils sont au-dessus. L'huître est plus immobile, plus passive que la vallisnérie, plus inapte à saisir la proie que tel végétal carnivore qui attrape les mouches, sensible au choc et à la piqûre autant, mais ni plus ni moins, peut-être moins, que la sensitive.—Et d'une façon générale il est vrai que l'animal veut, poursuit un hut, évite un obstacle; mais le végétal aussi, quoique moins ingénieusement: de ses racines il cherche la nourriture propice, contourne les rocs, s'allonge vers sa proie; de ses feuilles il cherche cette autre nourriture qui lui vient de l'air (l'acide carbonique), contourne les obstacles, s'allonge vers les sources de vie.
Voilà nos limites qui gauchissent el ploient sous les faits. C'est que ce sont, en effet, nos limites, et non celles de la nature, qui n'en connaît pas. Ce sont des idées générales que nous nous faisons pour nous aider. «Elles ont le défaut de ne pouvoir jamais tout comprendre. Elles sont opposées, même, à la marche de la nature qui se fait uniformément, insensiblement et toujours particulièrement.» Comptez que la nature se moque de nous. Elle semble prendre plaisir à déconcerter à l'idée que nous nous faisons d'elle. Par exemple elle a cette première singularité de permettre aux pucerons de se reproduire sans union sexuelle, et ne nous laissant pas sur cette surprise, elle double le paradoxe en leur permettant de se reproduire aussi par accouplement. C'est un artiste qui varie extrêmement et comme à l'infini ses imaginations, ses combinaisons, ses rêveries réalisées, et l'on serait tenté de dire ses divertissements et ses caprices.
Pareillement, il sera toujours impossible de marquer la limite absolument précise qui sépare l'homme des animaux. Il s'en distingue, il n'en est pas séparé. Nous refusons la faculté «de comparer les perceptions» à la plupart des animaux, et il faut bien avouer que «le chien et l'éléphant ont quelque chose de semblable et que leurs actions paraissent avoir les mêmes causes que les nôtres.» Tout en reconnaissant, et en connaissant bien les caractères généraux qui distinguent les végétaux, les animaux et les hommes, n'oublions pas qu'il y a beaucoup d'artificiel, signe bien plutôt de notre impuissance que de notre perspicacité, dans les classifications établies par nous, et que du dernier végétal à l'homme il y a une ligne ininterrompue, et encore une ligne avec des retours, des diversions, des digressions, des accidents ingénieux de marche, et une série imperceptible, souvent, et déconcertante, de transitions. Il n'y a de «passage brusque» qu'entre ce qui est vivant et ce qui ne l'est pas. La vie est continue.
—D'où l'on pourrait être amené à supposer qu'elle est une, que tant de variétés végétales et animales ne sont que des transformations d'une première chose vivante unique qui s'est modifiée de mille façons au cours du temps, qui peut se modifier encore et faire apparaître de nouveaux individus et par eux de nouvelles espèces.