Mais, précisément à cause de cela, la persécution à l'endroit de l'Église va recommencer et ne peut que recommencer plus vive et plus ardente. Le procédé en quelque sorte automatique des révolutionnaires à l'égard de l'Église catholique est celui-ci: spolier l'Église; puis, en compensation de la mesure spoliatrice, lui accorder certains avantages; puis supprimer ces avantages, sans revenir, bien entendu, au régime précédent.
L'Église était possédante: on lui prend ses biens et en compensation on lui donne le budget des cultes garanti par un Concordat.
Elle a un budget des cultes garanti par le Concordat: on supprime le Concordat et le budget des cultes, et en compensation on donne à l'Église la liberté, en lui disant: «cela vaut mieux»; ce que, du reste, je crois.
Demain, si l'on voit que cela vaut mieux, et d'autant plus que l'on constatera que cela vaut mieux, et même, du reste, si cela valait moins, et sauf le cas où cela ne vaudrait rien du tout, on supprimera la liberté de l'Église.
Autre aspect: il y a deux Églises, l'Église officielle et «l'Église latérale». On supprime l'Église latérale et l'on dit à l'Église officielle: «C'est un cadeau que nous vous faisons, car tout l'argent qui allait à l'Église latérale ira à vous et toute l'influence dont elle jouissait, c'est vous qui l'aurez.» Mais quand l'Église latérale est supprimée on ne permet pas à l'Église officielle de posséder autant que cela était permis à l'Église latérale, et quant à son influence, on surveillera celle qu'elle pourra prendre et on la «matera», c'est le mot constamment employé, dans la mesure précisément de l'influence prise.
D'ailleurs la munificence accordée, toujours révocable, doit se mesurer, pour ce qu'elle doit devenir, aux idées générales et aux principes du bienfaiteur. Les républicains accordent à l'Église la liberté, ou à peu près; mais les républicains, neuf sur dix, sont gens à qui la liberté est odieuse, insupportable et du reste inintelligible. Le seul cadeau que les républicains démocrates ne puissent pas faire de telle manière qu'on y puisse croire, c'est la liberté, et il y a soit ironie, soit distraction, soit hypocrisie, soit, et en tout cas, inconséquence de leur part à l'accorder ou à prétendre qu'ils la donnent. La liberté accordée par des démocrates, c'est un serment de fidélité prêté par Don Juan.
Autre aspect: c'est sous forme d'association, et ce ne pouvait pas être autrement, que les républicains ont accordé la liberté à l'Église. Or l'association est toujours pour les républicains un objet de défiance invincible, depuis Rousseau jusqu'à M. Jaurès. Ce sont eux, je l'ai montré bien souvent, qui ont inventé le contresens qui consiste à appeler «aristocratie» tout ce qui est association. Une vraie aristocratie, c'est une association qui gouverne, qui a des soldats, des juges, des gendarmes et des collecteurs d'impôts. Mais pour les républicains français est «corps aristocratique» toute association, sans soldats, sans juges, sans gendarmes et sans publicains, par cela seul qu'elle est association et se distingue un peu de la vaste association qui est l'État. Le mot «État dans l'État», qui fait frémir tout démocrate français, n'a pas d'autre sens. Il veut dire «association particulière au sein de l'association générale»; et c'est cela qui fait horreur aux républicains.
Ceux-ci, en donnant licence à l'Église de s'organiser en association, en l'organisant eux-mêmes, pour ainsi dire, en association, ont donc fait quelque chose qui est si contraire à leurs passions et à leurs principes qu'en le faisant ils ont comme promis et juré de ne pas le faire, ou qu'en l'établissant ils ont comme juré de n'y point persévérer.
Royer-Collard, je crois, discutant un projet de loi qu'il estimait abominable, déclarait: «Si vous faites cette loi, je jure de lui désobéir.» Les républicains de 1905, en faisant la loi Briand, ont dit, par tout leur passé, par toutes leurs idées mille fois exprimées et par toute leur coutume: «Je fais cette loi avec le ferme propos de la détruire.»