Depuis, relisant Montesquieu,—je le relis toujours,—je vis que ce qui, en somme, n'avait guère été chez moi qu'une boutade, répondant, il est vrai, à une pensée déjà à l'état adulte, mais enfin une boutade, était tout au long dans Montesquieu et très sérieusement médité et très sérieusement exprimé:
«Il y a cette différence entre le divorce et la répudiation que le divorce se fait par un consentement mutuel à l'occasion d'une incompatibilité mutuelle; au lieu que la répudiation se fait par la volonté et pour l'avantage d'une des deux parties, indépendamment de la volonté et de l'avantage de l'autre. Il est quelquefois si nécessaire aux femmes de répudier, et il leur est toujours si fâcheux de le faire que la loi est dure qui donne ce droit aux hommes sans le donner aux femmes. Un mari a mille moyens de remettre ses femmes dans le devoir, et il semble que, dans ses mains, la répudiation ne soit qu'un nouvel abus de sa puissance. Mais une femme qui répudie n'exerce qu'un triste remède. C'est toujours un grand malheur pour elle d'être contrainte d'aller chercher un second mari, lorsqu'elle a perdu la plupart de ses agréments chez un autre. C'est un des avantages des charmes de la jeunesse chez les femmes que, dans un âge avancé, un mari se porte à la bienveillance par le souvenir de ses plaisirs. C'est donc une règle générale que dans tous les pays où la loi accorde aux hommes la faculté de répudier, elle doit aussi l'accorder aux femmes. Il y a plus: dans les climats où les femmes vivent sous un esclavage domestique, il semble que la loi doive permettre aux femmes la répudiation, et aux maris seulement le divorce.»
Ceci, voyez-vous, c'est ce qu'on a dit du droit romain, et c'est ce qu'on pourrait dire de tout l'Esprit des lois, à bien peu près; c'est «la raison écrite». A la vérité, nous ne vivons pas absolument dans un pays «où les femmes vivent sous un esclavage domestique»; cependant par beaucoup de faits et en particulier par ce fait, à mon avis monstrueux, que les femmes ne font aucunement la loi et que les hommes la font, les femmes vivent, dans notre pays, en un état d'infériorité sociale qui, s'il n'est pas l'esclavage, du moins y ressemble. Pour cela seul, en fait de divorce, elles doivent avoir plus de droits que l'homme et Montesquieu a raison: l'homme doit avoir droit au divorce pour causes déterminées; la femme doit avoir droit à la répudiation pure et simple.
Qu'un homme dise: «Je renvoie cette femme.—Y consent-elle?—Non.—Pourquoi la renvoyez-vous?—Parce que cela me fait plaisir», c'est la sauvagerie pure et simple; c'est même la bestialité.
Qu'une femme dise: «Je quitte cet homme.—Y consent-il?—Non.—Pourquoi le quittez-vous?—Parce que je veux le quitter», ce n'est plus monstrueux du tout. La femme a trop d'intérêt à ne pas quitter le premier époux, pour que, si elle le quitte, ce ne soit pas parce qu'elle ne peut pas, absolument pas vivre avec lui, parce qu'elle lui préfère la mort. On n'a pas à lui demander ses raisons, tant il est évident qu'elles sont excellentes. J'entends toujours qu'il s'agit non d'un caprice, mais d'une volonté constante, exprimée au juge par exemple trois fois en deux ans.
Non, cette femme-là, vous n'avez pas à lui demander ses raisons. Elles sont les meilleures du monde.
Quant au monsieur qui laisse une femme parce qu'il en a assez, c'est un anthropoïde de l'âge des cavernes. On a le droit de lui demander un peu ses raisons et, si elles ne sont pas bonnes, de le forcer à garder sa femme ou de le forcer à verser en ses mains la moitié de ce qu'il a ou de ce qu'il gagne.—En un mot, on doit lui accorder le droit de divorce pour causes déterminées; le droit de répudiation, jamais.
MM. Paul et Victor Margueritte ont prévu l'objection et, dans leur pétition à la Chambre des députés, ils écrivent: «Objectera-t-on qu'avec le divorce par la volonté persistante d'un seul, le plus faible, la femme, sera sacrifiée? Mais la plupart des divorces sont réclamés par les femmes! Et nous ne sommes ici que les interprètes du Congrès international de la condition et des droits de la femme qui, en 1900, émettait ce vœu: que le divorce demandé par un seul soit autorisé au bout de trois ans, quand la volonté de divorcer aura été exprimée trois fois à une année d'intervalle.»
Cette «réfutation de l'objection» contient un sophisme et une erreur.