«Article Ier.—Tous les membres de la Société pour développer chez les femmes l'indifférence à l'égard des hommes, doivent avoir atteint l'âge de dix-sept ans, porter des jupes longues et arranger leurs cheveux avec grâce.»

Jusque-là rien de mieux. Les «indifférentes» veulent montrer qu'elles ne renoncent nullement à leur sexe, à ses grâces et à ses agréments et qu'il n'est nullement nécessaire, et que même il serait malséant, parce qu'on est indifférente, d'être hirsute. Voilà qui est de très bon sens et même d'intelligente et délicate dignité. Je ne suis que charmé de ce petit morceau.

«Art. 2.—Elles doivent être complètement à l'épreuve contre les charmes des hommes, mépriser l'amour et abhorrer le mariage.»

Ah! j'aime moins ceci. Les termes sont violents et par conséquent sentent la faiblesse. N'oubliez donc pas, Mesdames, que vous êtes des «indifférentes». L'indifférence est froide, calme et tranquille. Elle n'est pas véhémente. Si elle est véhémente, elle n'est plus de l'indifférence. Avez-vous si peu de psychologie que vous ne sachiez point qu'il y a beaucoup moins de distance entre l'amour et la haine qu'entre l'amour et l'indifférence? Avez-vous oublié le mot de Théodora à celui qu'elle aime (dont j'oublie le nom), dans la pièce de M. Sardou: «Tu m'insultes! Tu m'aimes encore!» Vous nous insultez, Mesdames, dans votre article 2. Mépris, abhorration. Vous nous insultez. Vous nous aimez donc encore. Prenez garde! Non, ce n'est pas le langage de l'indifférence. Vous ne semblez pas savoir combien vous êtes aimables de nous haïr. Flatteuses!


«Art. 3.—Elles doivent faire de la propagande auprès des femmes faibles qui sont tentées de tomber dans le précipice du mariage et les en détourner.»

Hum! sans doute, c'est l'esprit même de la ligue et son office propre. Une ligue est faite avant tout pour recruter des adhérents. Il n'y a rien à dire à cela. Cependant examinez-vous bien et examinez votre article 3, examinez-vous vous-mêmes dans le miroir de votre article 3. Savez-vous bien ce qu'au fond il veut bien dire? Il veut dire que vous n'êtes pas sûres de vous, que vous avez bien quelque défiance de vous-mêmes. Vous cherchez des adhérentes, c'est-à-dire des soutiens et des appuis, comme Chrysale: «Soutenez-moi bien tous. Soyez beaucoup à me soutenir; je sens et j'avoue par mon article 3 que j'en ai besoin.»

Mais certainement! Des indifférentes, de vraies indifférentes, de solides, tranquilles et assurées indifférentes, des indifférentes qui ne seraient pas inquiètes diraient: «Nous sommes des indifférentes. Entre indifférentes nous nous réunissons, comme il est naturel entre gens qui ont les mêmes goûts. Qui se ressemble s'assemble. Et puis, c'est tout. Qui pensera comme nous viendra à nous. De la propagande, non. La propagande est de l'hostilité et non plus de l'indifférence. Et de plus elle montrerait que nous sentons le besoin d'être soutenues par le nombre. Cet aveu d'un besoin de recrutement serait un aveu d'inquiétude sur notre solidité; et cet aveu d'inquiétude sur notre solidité serait un aveu de faiblesse.»—Voilà qui serait le langage d'indifférentes et non pas d'inquiètes. L'article 3 sent la poudre; il sent aussi, et par cela même, la crainte de faillir, la crainte de la faiblesse, et la crainte de la faiblesse est une faiblesse qui commence. «Quand on sent la peur du mal, on éprouve déjà le mal de la peur.» Oh! Mesdames, qu'il y a de charmantes terreurs, comme dirait Boileau, dans votre article 3.


«Art. 4.—Elles doivent gagner elles-mêmes leur vie, de manière à être indépendantes.»