I
L'essentiel du féminisme est ceci. La femme doit-elle être l'égale de l'homme à l'école, dans la famille, dans la vie civile, dans la vie sociale?—A toutes ces questions M. Turgeon, sauf quelques réserves et limitations très légères, a répondu: oui; et je suis absolument de son avis, un peu plus peut-être qu'il n'en est lui-même. Seulement, il a un peu confondu la question de droit et la question de pratique, et c'est précisément—complément à son livre, que je crois nécessaire et dont il ne me saura peut-être aucun gré—cette distinction que je veux faire ici avec toute la précision dont je puis être capable.
En droit, l'égalité dans la famille doit être absolue, par la bonne raison qu'elle existe en fait plus ou moins, et que là où elle existe en vérité, la famille est dans les conditions les meilleures où elle puisse être. Ne remarquez-vous pas que dans les familles qui vous environnent, c'est tantôt la femme, tantôt l'homme qui gouverne? Qu'est-ce à dire? qu'il y a, en moyenne, égalité des sexes dans le gouvernement de la famille. Comment donc la loi pourrait-elle décréter à l'avantage d'un sexe ou d'un autre une prééminence qui n'existe pas, puisqu'elle existe tantôt à l'avantage de l'un, tantôt à l'avantage de l'autre? Ces choses-là ne se décrètent pas. Elles sont, et la loi qui prétend les faire a ce ridicule ineffable de décréter une chose qui, là où elle est, serait sans elle, et là où elle n'est pas, ne sera pas, quoi que la loi en puisse dire.
Mais il y a des exceptions. Il est des familles,—et ce sont des familles d'élite, et qui prennent dans la société une importance considérable, et qui «font fortune», et qui établissent leurs enfants d'une manière à faire des jaloux,—il y a des familles où se fait un partage égal, parfaitement égal, du gouvernement et de l'autorité. Le mari consulte sa femme comme une égale; la femme consulte son mari comme un égal. Ils délibèrent sur tout et aussi bien sur ce qui concerne plus particulièrement la femme que sur ce qui concerne plus spécialement le mari, et leurs décisions sont toujours des accords et des ententes. J'avais tort de dire: «partage égal»: je devais dire: condominium; et c'est précisément l'égalité absolue.
Cette famille type, cette famille véritablement sociale, dont les autres ne sont que des manières d'ébauches, c'est celle-là que la loi devrait viser comme la vraie cellule sociale, la vraie, la pure, la seule rationnelle, encore qu'elle soit rare, et celle qu'on doit donner comme l'exemple et comme la règle.
En droit donc, ce que la loi devrait faire, c'est proclamer l'égalité de l'homme et de la femme dans la famille. Cela voudrait dire: la famille que je souhaite, c'est la famille où l'autorité est également partagée, ou plutôt la famille où les autorités sont confondues. Pour les autres, je n'ignore pas que l'autorité sera tantôt à l'homme, tantôt à la femme, selon que celui-ci ou celle-ci aura plus de volonté que l'autre. Mais ceci est affaire de fait et non de loi. Ce que je dis, c'est ce qui devrait être. Ce qui devrait être, c'est l'autorité à deux. Par mon texte, j'engage au moins les conjoints à se rapprocher de cet idéal ou plutôt de cette vérité.
Voilà en droit la solution sur la question de l'égalité des sexes dans la famille.
L'égalité civile consiste en ceci. Les femmes auront l'accès à toutes les fonctions civiles qui sont ouvertes aux hommes. C'est là qu'est le fort du débat; c'est là qu'est le feu. Je suis, avec M. Turgeon, malgré quelques hésitations qu'il montre sur ce point, pour la pleine admissibilité des femmes à toutes les fonctions civiles. Les objections sur ce point me paraissent si faibles qu'elles touchent, selon moi, au ridicule. On dit: les femmes ne sont pas assez intelligentes pour exercer les professions viriles. Tout d'abord, une réponse préjudicielle. La réponse, c'est: «Eh bien! alors!» Si elles ne sont pas assez intelligentes pour exercer ces fonctions, que craignez-vous d'elles? Laissez-les faire! Elles s'y casseront le nez et vous serez triomphants! Il est singulier qu'on défende à quelqu'un de monter à un mât de cocagne, précisément parce qu'il est incapable d'y grimper. «Toi, mon ami, tu es manchot. Il t'est défendu par la loi de t'approcher du mât.» Mais, au contraire! Si cela lui est interdit par la nature, il est bien inutile et très absurde de le lui interdire par la loi. Ce qu'il serait naturel et rationnel de lui dire, c'est: «Oh! toi! tant que tu voudras!» On ne raisonne pas de cette façon-là. On est suspect, quand on raisonne ainsi, de penser exactement le contraire de ce qu'on dit.
Mais admettons, et voyons ce qu'on dit d'un peu sérieux sur l'inaptitude des femmes aux professions viriles. On dit: «Jamais les femmes n'ont eu de génie! Elles n'ont ni écrit l'Iliade, ni peint la chapelle Sixtine, ni découvert l'attraction.» L'argument est puéril, et M. Turgeon a perdu bien du temps à le discuter. Est-ce qu'il s'agit de génie? Il s'agit de plaider des causes, de soigner des pneumonies, de juger des procès, d'écrire des articles et des romans, de professer la littérature et la physique, de préparer des remèdes dans une officine de pharmacien. Jamais il n'a fallu de génie pour tout cela. Les femmes sont aptes à tout cela, absolument aussi bien que les hommes, absolument. La «question du génie» se réduit à ceci: «Quelques hommes, vingt en vingt siècles, sont supérieurs à toutes les femmes.» Soit! Et que ce soit à la gloire du sexe viril. Mais cela n'empêche pas toutes les femmes, car une exception infinitésimale ne prouve rien pour la généralité, d'être égales en intelligence à tous les hommes. Dans la région immense qui va du génie, exclu, à la stupidité, les femmes sont tout simplement les égales des hommes. Il y en a de stupides, il y en a d'intelligentes, il y en a qui ont du talent, il y en a qui touchent au génie. Et exactement en toutes choses: en littérature, en jurisprudence, quoiqu'elles l'aiment peu, en philosophie, en mathématiques, en physique, en sciences naturelles. Il y a d'illustres noms féminins dans l'histoire de toutes ces grandeurs de l'esprit humain. Dès lors, que devient l'objection? Défendez, si vous voulez, aux femmes d'exercer les fonctions qui exigent du génie. J'en suis d'avis. Et puis cherchez les fonctions, exercées par les hommes, qui exigent du génie. Je serais curieux que vous m'en montrassiez une. Serait-ce celle de pharmacien ou celle de percepteur? Serait-ce celle de ministre de la justice, ou celle de président de la République?