Et quant au cas de la femme, il est bien plus net et ne prête, en vérité, à aucune discussion. Oui, certainement, qu'elle ait des enfants ou qu'elle n'en ait pas, la femme dont le mari est mort moralement doit avoir le droit de se remarier.
Si elle a des enfants, elle a besoin pour eux d'un appui et d'un soutien, d'un éducateur et d'un maître. La femme la plus malheureuse du monde est la veuve avec enfants. Ses enfants, les fils surtout, la rendent folle elle-même. Vraiment oui, dans le cas du mari fou, cela fait deux fous, deux mortels qui ont perdu la tête. Une femme dont le mari est incurable a besoin, autant qu'une veuve, de mettre un nouveau mari dans la maison.
Et quant à la moralement veuve sans enfants, c'est la même chose. Elle a besoin pour elle d'un soutien, d'un appui, d'un compagnon, d'un ami dans l'existence. C'est quelquefois pis; car il arrive que la veuve ou la moralement veuve a un bon fils ou une bonne fille; dès lors, elle n'a pas besoin de se remarier; elle s'appuie sur son fils ou sur sa fille, et ils s'appuient l'un sur l'autre. Cela peut aller. Mais la veuve, ou moralement veuve, toute seule, sans aucune compagnie et sans aucun conseil, ne voyez-vous pas qu'en lui interdisant de se remarier vous la jetez ou dans le désespoir ou dans l'inconduite?
Oui, tout compte fait, il faut permettre et à l'homme et à la femme qui ont femme ou mari incurablement aliéné, de contracter une nouvelle union.
Il n'y a qu'une objection, que je reconnais qui est forte. «Vous dites: incurable. Le mot incurable n'est pas scientifique. Les médecins ne prononcent jamais le mot incurable. De même que jamais ils n'abandonnent un malade, que jamais ils ne le déclarent perdu, qu'ils le soignent jusqu'au dernier moment, qu'ils le disputent à la mort même quand ils sont convaincus qu'elle est victorieuse, espérant contre toute espérance; de même ils ne diront jamais qu'un aliéné est incurable. «On ne sait jamais.»—«On revient de très loin.»—Proverbes qui sont à la fois populaires et scientifiques. Surtout dans les maladies mentales, on sait bien que tel ou tel malade ne reviendra pas à la santé; mais on ne peut pas le dire; on n'a pas le droit de le dire; la conscience médicale défend de l'affirmer. Or quelle affaire si le mort ressuscite; si l'aliéné revient à la raison et réclame ses droits! Et, fût-on convaincu que la chose est impossible, n'y a-t-il pas une espèce de barbarie révoltante à dire d'un homme, d'une femme, d'une créature humaine qui est vivante encore, qu'elle est morte; et qu'on peut se conduire à son égard comme à l'égard d'un mort?»
On comprend assez que je suis très sensible à cette vénérable et redoutable objection. Cependant, en m'inclinant avec un très sincère respect et même avec émotion, devant elle, je ne peux m'empêcher d'y voir une partie d'idéalisme et une partie de sentiment; et ces parties-là, elles-mêmes, sont très dignes de respect, mais ne doivent peut-être pas nous arrêter quand il s'agit d'une mesure de justice, de moralité et de salubrité sociales.
Jamais on n'a le droit de dire d'un malade qu'il est incurable. C'est vrai. Surtout c'est beau. Mais c'est un peu trop absolu. Quand, en conscience, un jury médical aura reconnu qu'un malade ne peut guérir, et l'on sait bien que, par exemple, contre la paralysie générale il n'y a aucun remède; quand en conscience un jury médical aura reconnu qu'un malade est évidemment incurable, allons donc! il peut le dire. Se refuser à le dire, ce serait vraiment une superstition du scrupule. Il faut aller jusqu'à la religion du devoir; mais non pas jusqu'à la superstition du devoir.
Et quant à ce qu'il y a de sauvage à déclarer morte une personne vivante, c'est touchant, cela; mais c'est du sentiment et non pas du bon sens. Vous déclarez bien mort, au point de vue qui nous occupe, le condamné pour peine infamante. Vous accordez de plano la faculté du divorce à sa femme, sans songer au repentir, à l'expiation, à la purification, à la «résurrection» du condamné, toutes choses possibles. C'est plus cruel, beaucoup plus, que de déclarer mort un pauvre paralytique général dont la résurrection est, certes, totalement impossible.
Je suis donc pour la faculté de divorce en cas de conjoint aliéné incurable, en entourant chaque cas, chaque espèce, de toutes les précautions nécessaires et en multipliant scrupuleusement et sévèrement ces précautions.