Aussi dans les pays où les femmes commencent à voter (Australie, quelques États de l'Union Américaine), on a remarqué avec surprise que les femmes tenaient compte de la valeur morale des candidats, chose dont le suffrage universel viril ne s'occupe absolument jamais.—C'est précisément cette constatation qui fera que les politiciens n'accorderont jamais les droits politiques aux femmes.
Pour ces raisons, les femmes seraient admises à soutenir qu'elles sont plus aptes que les hommes à l'exercice des droits politiques. Tout au moins, qu'on reconnaisse qu'il y a égalité d'aptitudes à cet égard. Il me paraîtrait insensé de vouloir soutenir le contraire. Pour mon compte, je suis absolument persuadé que le suffrage des femmes serait une moralisation, un assainissement et aussi un antidote excellent du suffrage universel.
Sur toutes ces questions de droit, droit à l'égalité dans la famille, droit à l'égalité dans l'école, droit à l'égalité dans la vie civile, droit à l'égalité dans la vie sociale, je suis précisément de l'avis de Stuart Mill: «Égalité complète des aptitudes, des fonctions et des droits», et de l'avis de M. Turgeon: «Il faut que la femme puisse être légalement tout ce qu'elle peut être naturellement.» M. Turgeon, qui proteste contre la première de ces deux formules, ne se doute pas à quel point la seconde est exactement identique à la première.
C'est qu'il a une objection générale: «La différenciation des fonctions est inséparable du progrès humain. Plus la séparation des occupations et la division du travail s'accentue, plus la vie devient morale(?), féconde et douce...»
—Je le crois bien, que la division du travail est inséparable du progrès humain! Mais qui est-ce qui a dit que ce soit la division du travail par sexe, la différenciation des occupations par sexe? La loi du progrès, une de ses lois, du moins, si, du reste, le progrès existe, c'est la division du travail par aptitudes, et les sexes n'ont rien à voir du tout dans cette affaire. En dehors de la guerre pour les hommes et de la maternité pour les femmes, il n'y a aucune spécialisation naturelle d'un sexe en une occupation et de l'autre sexe en une autre. Il est incroyable qu'on n'ouvre pas les yeux sur ce qui se passe en famille, c'est-à-dire naturellement, «spontanément», comme disait toujours Auguste Comte. C'est là qu'il y a ce qu'il aurait appelé des «spécialisations spontanées». Suivent-elles le sexe? Pas du tout. Dans tel ménage c'est le mari qui est la ménagère et la femme l'homme de lettres. Dans tel autre c'est le mari qui est la bonne d'enfants et la femme l'intrigant. Dans tel autre, c'est le mari à qui l'on donne un louis pour ses menus plaisirs et la femme qui est le caissier; et ils sont nombreux ces ménages-là, et, mon Dieu, ce ne sont pas les plus mauvais; la femme est pleine de vices; aussi est-elle moins vicieuse que l'homme.—Voilà les spécialisations spontanées qui se produisent dans la vie.
Anomalies, dira-t-on.—Oui, mais très nombreuses; et puis je n'ai jamais dit que l'égalité entre les sexes dût produire autre chose que des anomalies, comme on le verra plus loin; mais elle produira, ou plutôt elle consacrera, elle régularisera des anomalies naturelles, bonnes en soi, respectables, précieuses même pour le bien commun, et par conséquent parfaitement légitimes.
Et j'en reviens donc à la formule de M. Turgeon, qui est excellente: «Il faut que la femme puisse être légalement tout ce qu'elle peut être naturellement.» Et je soutiens que cette formule a le même sens, quoi qu'en pense M. Turgeon, que celle de Stuart Mill, «égalité complète des aptitudes, des fonctions et des droits»;—et qu'elle ne peut pas en avoir d'autre.
II
Voilà ce que je pense en droit des revendications féministes. En pratique, c'est autre chose; je ne dis pas que c'est le contraire, loin de là; mais c'est autre chose.