—C'est un devoir envers eux que de ne pas leur infliger le spectacle d'un ménage sans amour.
—Mais cette pauvre femme n'a rien fait pour être jetée dans la rue!
—Elle est sotte et, lui, il aime une penseuse qui lui donne des idées. Son devoir est d'aller à la penseuse.
En un mot, dès que l'amour cesse chez un des conjoints, quelle que soit la situation du reste, la répudiation est un devoir strict; la répudiation par une femme du mari qu'elle n'aime pas, la répudiation par un mari d'une femme qui a cessé de plaire, est le plus sacré et le plus indispensable des devoirs.
Nous avions tort de dire tout à l'heure que le mariage ou l'union libre ne créent pas de devoirs. L'union libre ou le mariage créent potentiellement un devoir; ils n'en créent qu'un; mais ils en créent un: c'est le devoir de la répudiation.
Le curieux, c'est que Mme Key se rend très bien compte—vous savez qu'elle est bonne psychologue—que le mariage subsiste fort bien, reste très fort et assez heureux sans amour, et elle met cela très vivement en lumière: «Il n'y a pas lieu de craindre, dit-elle, que la liberté du divorce devienne synonyme de polygamie»; car «le mariage a des alliés très sûrs dans les conditions physiques et psychiques de la vie humaine». La vie commune, l'amour disparu, se tient en quelque sorte par elle-même; «toutes les frondaisons printanières ont beau être tombées et la vie commune sembler froide et dépouillée comme des branches dénudées, elle n'en demeure pas moins immuable». Ajoutez que «l'être qui a donné pour la première fois le plaisir des sens à un autre être acquiert sur lui un pouvoir qui ne cesse jamais tout à fait»...
Il n'y a rien de plus juste. Quand l'amour a cessé entre époux, et presque toujours il cesse très vite, les époux restent unis par la reconnaissance obscure de la chair et surtout par les liens de l'habitude, qui constituent ce que j'appellerai une sympathie de proximité, une sympathie de vicinité; allons, lâchons le mot, puisqu'il m'obsède, une sympathie d'attelage.—Et cette sympathie-là est plus forte peut-être (et assurément) que l'amour même.
Mme Key reconnaît donc que le mariage et le bon mariage peut subsister sans amour. Or le constate-t-elle avec plaisir, ou plutôt le regrette-t-elle? Il semble bien qu'elle le regrette, puisque, sachant que le mariage peut être passable, l'amour ôté, elle n'en consacre pas moins tout un livre à démontrer que dès que l'amour cesse entre époux, c'est un devoir pour eux que de se quitter et un crime de lèse-amour que rester ensemble. Mme Key est comme hypnotisée par l'Amour, le «grand Amour», le «vrai Amour» et elle est toujours prête à tout lui sacrifier, même au moment où elle sent bien (et où elle dit) qu'il n'est pas si nécessaire que cela. A des gens qui, elle le sait, peuvent vivre une vie saine, utile et assez heureuse, sans être amoureux, elle crie: «L'amour! L'amour! Ne songez qu'à cela! Brisez tout pour lui! N'est-ce pas lui qui passe? Courez!» Au fond, je la pousse un peu pour lui faire dire ceci; mais il ne faudrait pas la pousser beaucoup pour le lui faire dire: «l'amour est tellement le devoir, ou est tellement divin qu'il vaut qu'on lui sacrifie même le bonheur.»
Cette «morale nouvelle», qui est à peu près celle d'Alfred de Musset, me paraît très misérable, et un livre consacré à persuader aux hommes qu'ils ne se trompent pas en mettant la passion au-dessus de tout me paraît la plus mauvaise action du monde. Talleyrand dirait: «C'est plus qu'une mauvaise action; c'est une sottise.» Mon Dieu oui, ce livre est une très grande sottise assaisonnée de talent; et rien n'est plus regrettable que le talent qui s'y trouve, puisqu'il peut donner quelque crédit au reste.