C'était donc un romantique de second ordre, qui aurait paru très mince personnage, avec son style gros et lourd et incorrect, aux environs de 1830; mais ce qui est plus intéressant c'est de voir comment le romantisme s'est déformé en lui. Il s'est déformé de telle sorte que Zola sera un document d'histoire littéraire très intéressant pour qui se demandera vers quoi le romantisme tendait sans le savoir, à travers ses essors, ses envolées et ses splendeurs.
Il s'est déformé à travers le cerveau de Zola comme à travers celui d'un lecteur vulgaire, illettré et barbare, des romantiques en 1840. Figurez-vous un homme sans instruction, sans culture historique, philosophique et littéraire, ignorant des classiques français et des littératures étrangères, lisant les romantiques de 1830 sous le règne de Louis-Philippe. La grandeur mélancolique de Chateaubriand, la grandeur de promontoire solitaire, lui échappe; la sensibilité amoureuse et religieuse de Lamartine lui échappe ou lui répugne; la tristesse désespérée de Vigny lui échappe, non par elle-même, mais par la discrétion hautaine dont elle s'enveloppe; la beauté sculpturale ou pittoresque de Victor Hugo et sa musique merveilleuse sont pour lui lettres hébraïques. Mais dans ces mêmes auteurs, ou encore mieux dans leurs imitateurs ridicules, le mot cru et gros, la couleur violente et aveuglante, la description acharnée qui ne demande à l'intelligence aucun effort et qui fait simplement tourner le cinématographe, le relief des choses, cathédrale, quartier, morceau de mer, champ de bataille, aussi l'imagination débordante et enlevante, qui vous entraîne vers des hauteurs ou des lointains confus comme dans la nacelle d'un ballon, toutes ces choses qui ne demandent au lecteur aucune collaboration, qui le laissent passif tout en le remuant et l'émouvant; aussi et enfin une misanthropie qui ne donne pas ses raisons et qui ne nous fait pas réfléchir sur nous-mêmes, mais seulement flatte en nous notre orgueil secret en nous faisant mépriser nos semblables sans nous inviter à nous mépriser nous-mêmes: voilà ce que le lecteur illettré de 1840 voit, admire et chérit dans les romantiques; voilà la déformation du romantisme dans son propre cerveau mal nourri, dans la misère physiologique de son esprit.
C'est une déformation moins misérable, mais à peu près semblable, qui s'est produite dans le cerveau d'Émile Zola. Tous les éléments romantiques se sont comme avilis et dégradés en lui. Le sens pittoresque est devenu en lui cette couleur grosse et criarde qui fait comme hurler les objets au lieu de les faire chanter, comme disent les peintres, dans une harmonie et comme une symphonie générale selon leurs rapports avec les autres objets qui les entourent.--L'objet matériel animé d'une vie mystérieuse, qui est peut-être l'invention la plus originale des romantiques et d'où est venue toute la poésie symbolique, est devenu chez Zola, souvent, du moins, une véritable caricature lourde, grossière et puérile et la «solennité de l'escalier» d'une maison de la rue de Choiseul a défrayé avec raison la verve facile des petits journaux satiriques.--La simplification de l'homme, réduit à une passion unique et dépouillé de sa richesse sentimentale et de sa variété sensationnelle, est devenue, chez Zola, une simplification plus indigente encore et plus brutale; chaque homme n'étant plus chez lui qu'un instinct et l'homme descendant, en son oeuvre, on a dit jusqu'à la brute et il faut dire beaucoup plus bas, tant s'en fallant que l'animal soit une brute et que chaque animal n'ait qu'un instinct.
Le pessimisme et la misanthropie romantiques, si nobles chez la plupart des grands hommes de 1830, sont devenus chez lui une passion chagrine de dénigrement systématique, une passion d'horreur à l'endroit de l'humanité, qui a quelque chose de haineux, d'entêté, d'étroit, de sombre et de triste comme une manie, et qui en vérité chez Zola n'est qu'une manie d'aveugle ou de myope. On croit sentir chez Zola une manière de rancune amère contre une société, contre un genre humain plutôt, qui ne lui a pas fait tout de suite la place de premier rang à laquelle il avait droit comme de plain-pied. Nul homme,--ce qui ne m'irrite point outre mesure, et, après tout, on l'a pardonné bien facilement à Byron et à Henri Heine, mais ce qui me blesse cependant un peu,--n'a plus âprement et plus injustement calomnié son pays. Une partie du mépris que professent à notre égard les étrangers vient des livres d'Émile Zola. Je n'attribue pas à l'oeuvre d'un romancier populaire tant d'influence internationale que je m'avise de protester ici avec indignation. Je n'ignore pas, non plus, puisque je l'ai dit assez souvent, que la satire est un sel salutaire ou une médecine amère, une sorte de tonique qui souvent a son bon office et plus d'efficace que les émollients et les solanées. Mais il faut qu'on sente chez le satirique un désir vrai, sincère et vif de corriger ses concitoyens en leur peignant leurs défauts ou leurs vices; et il faut bien avouer que dans les livres de Zola on ne le sentait nullement, mais seulement une haine cordiale et un mépris de parti pris pour ceux dont il avait le malheur d'être né le compatriote, ou à peu près le compatriote; et cela ne laisse pas d'être un peu désobligeant et un peu coupable.
Enfin ce goût de quelques romantiques, au nom de la liberté de l'art, pour le mot cru, la peinture brutale, était devenu chez Zola une véritable passion pour l'indécence et pour l'indécence froide et, si je puis dire, de sens rassis. On le sentait si calme en son travail, si peu fougueux, si éloigné de la verve débridée d'un Diderot, ayant, du reste, le soin d'insérer une scène de sensualité brutale dans une histoire ou un épisode qui ne la comportait nullement, qu'on le soupçonnait de viser à la vente en exploitant la denrée de librairie qui a plus que toute autre la faveur du public payant. Sans qu'on puisse, en conscience, rien affirmer à cet égard, cette manie ou cette adresse était singulièrement fâcheuse. Elle irrita les disciples de Zola qui, peu qualifiés, quelques-uns du moins, pour faire les renchéris à cet égard, se fâchèrent tout rouge et beaucoup trop, dans un manifeste resté célèbre, publié à propos de la Terre: «Non seulement, disaient-ils, l'observation est superficielle, les trucs démodés, la narration commune et dépourvue de caractéristique; mais la note ordurière est exacerbée encore, descendue à des saletés si basses que, par instant, on se croirait devant un recueil de scatologie. Le maître est descendu au fond de l'immondice.»
Soustraction faite de la véhémence inséparable d'une rupture que, du reste, on voulait rendre éclatante, le jugement est presque juste et la condamnation n'est pas imméritée.
Ainsi s'était déformé et comme avili le romantisme aux mains d'un homme qui n'était pas capable d'en comprendre les parties hautes et qui était trop prédisposé à en saisir comme avec ravissement les aspects vulgaires, ou bien plutôt qui n'en pouvait comprendre que les dehors et était parfaitement inapte à en pénétrer le fond.
Aussi fut-il comme repoussé avec impatience par tout ce que la France comptait d'esprits élevés, délicats ou tout simplement lettrés. Scherer ne pouvait même pas en entendre parler; M. Brunetière le combattit avec acharnement, et de sa longue campagne contre lui il est resté tout un volume: le Roman naturaliste, qui est un des meilleurs ouvrages du célèbre critique; M. Jules Lemaître fut le plus indulgent et, dans son célèbre article de 1884, s'attacha surtout à «comprendre» ce que du reste il n'aimait pas et à faire comprendre ce que du reste il était étonné qu'on aimât. Il définit l'oeuvre de Zola «une épopée pessimiste de l'animalité humaine», et c'était bien marquer avec douceur la limite au-dessus de laquelle Zola ne pouvait pas s'élever et dénoncer avec discrétion la prétention injustifiée d'un auteur qui prétendait bien écrire l'épopée de l'humanité elle-même.
M. Anatole France fut le plus dur, comme étant, de tous, le plus délicat, le plus délié, le plus subtil, et tout au moins, aussi lettré que tous les autres. Il dit, avec une colère qui est peu dans ses habitudes, particulièrement significative, par conséquent: «Son oeuvre est mauvaise et il est un de ces malheureux dont on peut dire qu'il vaudrait mieux qu'ils ne fussent jamais nés. Certes, je ne lui nierai pas sa détestable gloire. Jamais homme n'avait à ce point méconnu l'idéal des hommes.»
Si Zola a tant déplu aux délicats et à ce qu'on appelait, au XVIIe siècle, «les honnêtes gens», pourquoi, ce qu'on ne peut nier, a-t-il eu tant de succès auprès de la foule? D'abord, c'est à cause de ses défauts; ensuite, c'est un peu à cause de ses qualités; car il en a.