Et, loin de le calmer, la réflexion l'exaltait... Sorti de chez lui avec l'intention de n'offrir sa démission qu'à la dernière extrémité, il était résolu désormais à la maintenir obstinément, alors même qu'on lui donnerait pleine satisfaction... N'avait-il pas de quoi vivre, et ne trouverait-il pas toujours une occupation honorable?... Cela vaudrait un peu mieux que persister dans une carrière où jamais on ne s'appartient, où éternellement on vit sous le coup d'un ordre soudain vous enjoignant de partir sur l'heure pour n'importe quel point du globe.
Voilà ce qu'il se disait, tout en déjeunant dans une taverne de la rue de la Madeleine, et lorsqu'il revint au ministère, un peu après-midi, il se considérait comme n'appartenant plus à la marine, et se souciant infiniment peu, croyait-il, de la décision du ministre.
C'était alors l'heure des audiences, l'heure où chacun vient suivre aux différentes divisions les affaires qui l'intéressent, et la salle d'attente était pleine d'officiers de tous les grades, quelques-uns en uniforme, beaucoup en bourgeois.
La conversation devait être assez animée, car du corridor Daniel en entendit les éclats.
Il entra... Le silence se fit, subit, profond, glacial.
Evidemment, on parlait de lui.
En eût-il douté, que les physionomies réservées, les sourires contraints, les regards dont on l'examinait à la dérobée eussent levé ses doutes.
—Qu'est-ce que cela veut dire, pensa-t-il inquiet.
Cependant un jeune homme en bourgeois, qu'il ne connaissait pas, venait d'interpeller, d'un côté de la salle à l'autre, un vieil officier à l'uniforme délabré, aux épaulettes noircies, un vrai loup de mer, maigre, tanné, ridé, au teint jaune, et dont les yeux gardaient encore les traces d'une violente ophthalmie.
—Pourquoi vous arrêtez-vous, lieutenant? dit-il, vous nous intéressiez, je vous l'assure, prodigieusement.