Le lieutenant parut hésiter, puis, comme s'il eût pris son parti d'une chose désagréable, mais indépendante de sa volonté:
—Donc, reprit-il, nous arrivons là-bas, persuadés que nous avions pris toutes les précautions imaginables, et que nous n'avions, autant dire, rien à craindre... Belles précautions, ma foi!... Au bout de huit jours, la moitié de l'équipage était sur le flanc, et de tout l'état-major il n'y avait plus que le petit Bertaud et moi, en état de monter sur le pont... Encore moi, j'avais les yeux dans un état!... Vous voyez ce qu'il m'en reste... C'est le commandant qui est mort le premier... le soir même, cinq matelots le suivaient, et sept le lendemain... le surlendemain, c'étaient le premier lieutenant et deux officiers d'administration... Jamais on n'a rien vu de pareil...
Daniel s'était penché vers son voisin.
—Qui donc est cet officier? demanda-t-il.
—Le lieutenant Dutac, de la Valeureuse, qui revient de Cochinchine.
Le jour, un jour sinistre, se fit dans l'esprit de Daniel.
—Quand est rentrée la Valeureuse? interrogea-t-il.
—Il y a six jours, à Brest.
L'autre cependant poursuivait.
—Et voilà comment nous avons laissé là-bas un bon tiers de notre effectif... Quelle campagne! Pour ce qui est de mon opinion, la voilà: Fichu pays, climat déplorable, habitants bons à pendre.