Saïgon, c'est surtout une longue rue qui côtoie la rive droite du Don-Naï, rue primitive, non pavée, coupée de fondrières, interrompue par de larges espaces vides et bordée de maisons de bois, recouvertes de paille du riz et de feuilles de palmier.
Des milliers de barques se pressent contre le bord du fleuve, le long de cette rue, et forment comme un faubourg flottant, où grouille une population étrange, d'Annamites, de Chinois et d'Hindous...
Au second plan, seulement, apparaissent quelques maisons de pierre, dont les toits de tuiles rouges rassurent l'œil, et de distance en distance, une ferme annamite, bâtie en quinconce, qui semble se cacher dans des massifs d'araquiers...
Enfin, sur une éminence, se dressent la citadelle, l'arsenal, la maison du commandant français et l'ancienne habitation du colonel espagnol...
Mais elle paraît toujours belle, la ville où l'on débarque après une traversée de plusieurs mois!...
Et dès que la Conquête se balança tranquille sur ses ancres, tous les officiers, à l'exception de l'enseigne de service, se firent conduire à terre et coururent à la maison du gouvernement, demander s'ils n'avaient pas été devancés par des lettres de France...
Considérant la longueur anormale de leur voyage, tous avaient le même espoir que Daniel, d'être dépassés par quelque bâtiment parti bien après eux.
Et leur espérance ne fut pas déçue.
Deux trois-mâts, l'un français, l'autre anglais, qui avaient mis à la voile près d'un mois après la Conquête, étaient arrivés depuis le commencement de la semaine avec des dépêches...
Il s'y trouvait deux lettres à l'adresse de Daniel, et c'est d'une main fiévreuse et le cœur battant à rompre, qu'il les prit des mains d'un vieil employé.