—M'aimerait-elle véritablement, pensait Daniel, et serait-ce la punition!...
Puis, aussitôt, jurant comme le plus grossier de ses matelots:
—Serai-je donc une dupe éternelle?... reprenait-il. N'est-il pas évident que cette exécrable créature ne cherche qu'à endormir mes défiances... c'est sa défense qu'elle organise, pour le cas où le misérable qui doit m'assassiner serait pris et la compromettrait par ses révélations.
Jamais, du reste, dans aucune de ses lettres, la comtesse Sarah ne manquait de donner des nouvelles de «sa belle-fille...» Mais c'était avec toutes sortes de réticences et de réserves, et en termes ambigus, comme si elle eût compté sur la pénétration de Daniel pour deviner ce qu'elle ne voulait ou ne pouvait pas dire.
D'après elle, Mlle Henriette avait pris son parti du mariage de son père... La tristesse de cette chère enfant s'était tout à fait dissipée... Mlle Henriette était au mieux avec sir Tom... Les coquetteries de cette jeune fille devenaient inquiétantes, et ses imprudences défrayaient la médisance des salons... Daniel ferait sagement de s'accoutumer à cette idée qu'il retrouverait Mlle Henriette mariée à son retour...
—Elle ment, l'infâme, se disait Daniel, oui, elle ment...
Mais il avait beau se défendre et se roidir, chaque lettre de Sarah apportait le germe d'un nouveau soupçon, qui fermentait dans son esprit de même que dans les veines de ses matelots les miasmes mortels apportés par le vent du sud...
Pour être différentes, et même contradictoires, les informations de Maxime de Brévan n'étaient pas plus rassurantes.
Ses lettres semblaient accuser les perplexités et les hésitations d'un homme préoccupé d'adoucir des vérités trop dures.
Selon lui, la comtesse Sarah et Mlle de la Ville-Handry étaient fort mal ensemble, mais il se déclarait obligé de convenir que tous les torts étaient du côté de la jeune fille, qui paraissait se faire une étude de mortifier sa belle-mère, tandis que celle-ci répondait aux plus irritantes provocations par une inaltérable mansuétude.