Mais le lendemain, mais le surlendemain, mais les jours suivants!...

Vainement il s'agitait pour chasser l'idée fixe qui assiégeait son cerveau, un instinct machinal, plus fort que la volonté, le ramenait sans cesse au quai où était amarré le Saint-Louis.

Assis sur quelque sac de riz, il passait de longues heures à suivre de l'œil les progrès du chargement. Jamais les Annamites et les Chinois, qui tiennent à Saïgon l'emploi de portefaix, ne lui avaient paru si mous, si indolents, si insupportables. Parfois il lui semblait que, le voyant et devinant son impatience, ils prenaient à tâche de le narguer, tant ils mettaient de lenteur à remuer les balles et les tonneaux et à virer la manivelle de la grue.

Puis, quand ce spectacle l'avait bien exaspéré, il se rendait au café de la Marine, qui était le quartier général du capitaine du Saint-Louis.

—Vos gens n'en finissent pas, capitaine, disait-il, jamais nous ne serons prêts dimanche.

A quoi le capitaine invariablement répondait, de son farouche accent marseillais:

—N'ayez pas peur, mon lieutenant... le Saint-Louis, voyez-vous, il rendrait des points à la Malle des Indes, pour l'exactitude.

Et en effet, le samedi, dès qu'il vit son passager entrer dans le café, le capitaine s'écria:

—Eh bien!... que vous avais-je dit?... Nous sommes parés... A cinq heures, je lève à la poste mon sac aux lettres, et demain matin, en route!... Même, j'allais vous envoyer dire qu'il faut venir coucher à bord.

Ce soir-là, l'état-major de la Conquête offrit à Daniel un dîner d'adieux, et il était près de minuit quand, après avoir une dernière fois serré la main du vieux chirurgien, il prit possession de sa cabine, une cabine très-vaste, relativement, où on avait établi deux cadres, pour que Lefloch, au besoin, fût mieux à portée de donner des soins à son lieutenant...