Elle s'appelle de son vrai nom, du nom qu'elle a porté jusqu'à l'âge de seize ans, Ernestine Bergot, et elle est née à Paris, rue du Faubourg-Saint-Martin, à deux pas de la barrière... Vous dire, par le menu, ce que furent les premières années de Sarah, me serait difficile... Il est de ces misères et de ces hontes inénarrables... Son enfance serait son excuse, si elle pouvait être excusée.
Sa mère était une de ces malheureuses, comme Paris, chaque année, en dévore des milliers, venues de leur province en souliers ferrés, qu'on rencontre six mois plus tard coiffées de plumes, et qui tâchent de gagner le plus gaiement possible l'inévitable hôpital.
Celle-ci n'était ni meilleure ni pire que les autres.
Ayant eu une fille, elle n'avait eu ni la raison de s'en séparer, ni le courage, ni, qui sait?... les moyens—de réformer sa vie pour l'élever.
Si bien que la petite grandit à la grâce de Dieu, du diable plutôt, à l'aventure, au hasard, bourrée de sucreries ou rouée de coups, selon la fortune ou l'humeur, affamée souvent, nourrie par la charité des voisins, quand sa mère, l'oubliant, restait des semaines sans paraître au logis.
Dès quatre ans, vêtue de loques de velours ou de soie, un ruban fané dans les cheveux mais les pieds nus dans ses souliers percés, enrhumée et barbouillée, elle errait dans le quartier, à la façon des chiens perdus rôdant autour des cuisines en plein vent, cherchant dans le ruisseau des sous dont elle achetait des pommes de terre frites ou des fruits avariés.
Plus tard, elle étendit le cercle de ses excursions, et elle vagabondait dans Paris, avec d'autres enfants comme elle, polissonnant le long des boulevards extérieurs, musant devant les saltimbanques, suivant les musiciens ambulants, s'exerçant à voler aux étalages, et le soir, demandant d'une voix plaintive, aux passants, la petite charité pour son pauvre papa malade.
Rompue à cette existence, elle était à douze ans plus maigre qu'un cotret et verte comme une pomme en juin, avec des coudes pointus et de longues mains rouges... Mais elle avait d'admirables cheveux blonds, des dents de jeune chien et de grands yeux effrontés...
Et rien qu'à la voir s'en aller le nez au vent, impudente et gouailleuse, coquette sous ses haillons, et se balançant sur les hanches, on devinait la précoce coquine de Paris, la sœur du gamin sinistre, plus perverse mille fois que son frère, et bien autrement dangereuse.
Dépravée, elle l'était autant que tout Saint-Lazare, ne craignant ni Dieu ni diable, ni rien ni personne...