Comme elle était déjà musicienne passable, et que sa voix assouplie par l'étude avait acquis un incomparable éclat, elle pressa son vieux maître de lui chercher un engagement dans quelque théâtre.
Il refusa d'un ton qui ne permettait pas d'espérer qu'il revint sur son refus.
Il voulait pour son élève un de ces débuts qui sont une apothéose, et il avait décidé, il le lui dit, qu'elle ne paraîtrait pas en public avant d'avoir atteint l'apogée de ses moyens et de ses talents, c'est-à-dire avant l'âge de dix-neuf ou vingt ans.
C'était trois ou quatre ans à attendre... autant de siècles.
A une autre époque, Sarah n'eût pas eu dix secondes d'hésitation; elle se fût enfuie...
Mais l'éducation avait modifié ses idées... Elle était capable, désormais, de réflexions et de calcul... Elle se demanda où elle irait, seule, sans argent, sans amis, ce qu'elle ferait et ce qu'elle deviendrait.
Ce n'est pas que la débauche lui fît peur, mais la misère—et elle la connaissait—l'épouvantait.
Quand elle songeait à l'existence de sa mère, longue suite de nuits d'orgie et de jours sans pain, à cette vie de détresse et d'opprobre, dépendant du caprice d'un drôle ou du soupçon d'un policier, Sarah sentait une sueur glacée perler le long de ses tempes.
Elle désirait, d'une ardeur passionnée, sa liberté, mais elle ne la voulait pas sans la fortune... Le vice l'attirait irrésistiblement, mais le vice fastueux, impudent, qui roule voiture et éclabousse ces imbéciles d'honnêtes femmes, que la foule envie et que les lâches saluent...
Elle resta donc et continua ses études.