C'est dire avec quelle avide curiosité elle recueillait les récits et jusqu'aux moindres paroles de son vieux professeur.

Il avait longtemps couru le monde, le vieil original, et l'avait observé à tous les degrés de l'échelle sociale. Il avait été un des artistes aimés de la cour de Vienne, il avait eu plusieurs opéras représentés en Italie, il avait fréquenté la plus haute société de Paris.

Et le soir, après son dîner, tout en savourant son café, les pieds sur les chenêts, sa longue pipe aux dents, il aimait à s'oublier parmi les souvenirs de sa jeunesse.

Il disait les splendeurs de la cour, la beauté des femmes et la magnificence des toilettes, les intrigues qu'il avait vues s'agiter autour de lui, quels hommes avaient été ses amis, le nom des personnes dont il avait fait le portrait, les mœurs et les rivalités des coulisses, et quelles chanteuses avaient interprété ses œuvres...

Voilà comment, après deux années, le plus subtil observateur n'eût pas reconnu la maigre et cynique vagabonde des barrières, en cette fraîche jeune fille aux beaux yeux tremblants, et au maintien si modeste, qu'on appelait, dans la maison, «la jolie artiste du cinquième.»

Et, cependant, ce changement n'était que surface.

Sarah, lorsque le brave Allemand la recueillit, était déjà trop profondément corrompue pour pouvoir être renouvelée.

Il crut infuser son honnêteté dans les veines de sa protégée, il ne réussit qu'à lui inoculer un vice nouveau: l'hypocrisie.

L'âme resta de boue, et toutes les séductions dont elle fut parée, devinrent autant de perfides amorces, pareilles à ces fleurs admirables qui s'épanouissent sur les cloaques sans fond où les imprudents trouvent une mort affreuse.

Cependant Sarah n'avait pas encore sur elle-même cette puissance qu'elle devait acquérir plus tard, et au bout de deux ans elle se sentit étouffer dans cette atmosphère paisible; la nostalgie du mal la prenait.