C'était cependant une rude tâche qu'il entreprenait là... Sarah ne savait même pas lire... Hors le mal, elle ignorait tout...
Comment le vieil Allemand s'y prit-il pour retenir près de lui cette indomptable vagabonde, pour l'assouplir à ses volontés et la plier à ses leçons?... Ce fut longtemps, pour moi, un problème.
Des gens, qui ont été leurs voisins, m'ont assuré qu'il la menait durement, à l'exemple de ce maître de chapelle brutal qui battait comme plâtre la Saint-Huberty... Mais il n'y avait ni coups ni menaces capables de dompter Sarah...
Un ami du bonhomme m'a donné le mot de l'énigme.
Le vieil artiste avait éveillé l'orgueil dans l'âme de Sarah... Il avait allumé en elle une ambition démesurée et les plus furieuses convoitises... Il l'enivrait d'espérances féeriques...
«—Suis mes conseils, avait-il coutume de lui dire, et à vingt ans tu seras reine... reine de par la beauté, l'esprit et le génie... Etudie, et le jour viendra où, cantatrice adorée, tu t'en iras à travers l'Europe, de capitale en capitale, partout fêtée, acclamée, glorifiée... Travaille, et la fortune te viendra avec la gloire, immense, surpassant tous les rêves, les plus beaux équipages seront pour toi, pour toi les diamants les plus merveilleux, tu puiseras à des coffres inépuisables, tu auras le monde à tes pieds, et tu verras toutes les femmes blêmir de rage et de jalousie, pendant que les plus nobles parmi les hommes, et les plus riches, mendieront un de tes regards, et se battront pour un de tes sourires... Mais il faut travailler et étudier...»
Sarah travaillait, en effet, et étudiait avec une âpre obstination qui disait sa foi aux promesses de son vieux maître et à quel point il avait été bien inspiré en l'attaquant par la vanité.
Les rebutantes difficultés d'une éducation commencée si tard l'avaient bien fait hésiter d'abord, mais ses étonnantes aptitudes n'avaient pas tardé à se développer, et bientôt ses progrès parurent tenir du miracle.
C'est qu'aussi, avec sa prompte intelligence, elle eut vite discerné sa profonde ignorance du monde. Elle comprit que la société n'était pas uniquement composée, ainsi qu'elle le pensait, de gens semblables à ceux qu'elle avait fréquentée. Elle sentit, par exemple, ce dont elle ne se doutait pas, que mademoiselle sa mère, les amis et les amies de mademoiselle sa mère, n'étaient que de misérables exceptions, flétries par l'opinion de l'immense majorité.
Enfin elle apprit à connaître l'arbre du bien, elle qui n'avait encore goûté que les fruits de l'arbre du mal...