C'est qu'aussi, après deux ans, il n'était pas encore consolé du départ de Sarah... Souvent, en ses jours de détresse, il se rappelait sa phrase d'adieu: «Quand j'aurai fait notre fortune, je reviendrai...» Certes, il la croyait bien de force à conquérir des millions, mais quand elle les tiendrait, se souviendrait-elle de ses promesses?... Où était-elle, que devenait-elle?...

Sarah habitait alors l'Amérique.

Ce long gentleman blond, cette dame à l'air si respectable qui l'avaient enlevée, n'étaient autres que sir Thomas Elgin et mistress Brian.

Qui étaient ces gens?... Le temps m'a manqué pour recueillir sur leur passé des renseignements complets. Ce que je sais, c'est qu'ils étaient de ces aventuriers qu'on rencontre dans les villes d'eaux et de jeux l'été, à Nice, à Monaco ou en Italie l'hiver. Escrocs de bon ton, qui joignant à une habileté consommée la plus excessive prudence, qu'on soupçonne parfois, qu'on ne surprend jamais, et qui doivent à leur entente de la vie, à l'art qu'ils ont d'être agréables ou utiles, au laisser-aller du voyage, enfin, des relations qui étonnent, et souvent même d'honorables amitiés.

Anglais l'un et l'autre, sir Thom et mistress Brian avaient jusqu'alors trouvé le secret de vivre largement. Mais la vieillesse venait, et ils commençaient à s'inquiéter de l'avenir, quand ils aperçurent Sarah.

Ils la devinèrent comme elle avait deviné Maxime de Brévan, et ils virent en elle un admirable instrument de fortune.

Si admirable, qu'ils n'hésitèrent pas à lui proposer de devenir leur associée, résolus à risquer sur elle tout ce qu'ils possédaient, soixante-dix ou quatre-vingt mille francs.

Tant qu'il lui était resté un florin à jouer, Sarah n'avait répondu ni oui ni non. Ayant tout perdu, elle s'était mise à la discrétion de mistress Brian et de sir Elgin moyennant les trois mille francs qu'elle avait envoyés à Maxime.

Ce que ce couple honorable comptait faire d'elle, vous l'avez vu... un piège à billets de mille francs. Ils savaient bien qu'à cette éblouissante beauté, les dupes se viendraient prendre comme les alouettes au miroir...

Et ne croyez pas cette idée neuve, monsieur Champcey, ni rare...